Vivons heureux en attendant la mort, Pierre Desproges
Genre: Desproges
Bibliographie:
Vivons Heureux en attendant la mort, collection Point Virgule, 1983
Extrait: "En attendant la Mort"
Chapitre Beurk;
où la haine transpire abondamment et où l'alexandrin fait figure de cul-de-jatte à côté de l'auteur dont le nombre de pieds qu'il a maintenant dans la tombe dépasse les bornes, l'entendement et, bien sûr, la douzaine.
- Mexico, Mexiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii
- Ta gueule !
Les chanteurs, les racistes, les nazis, les connasses du MLF, les mysogines, les charcutiers, les végétariens, les boudins, les médecins sont haïssables. Et moi aussi. Si, si, n'insistez pas.
J'en ai marre des chanteurs.
Qu'est-ce ue vous avez tous à chanter dans le poste ? Pourquoi ne faites vous pas de la peinture ?
D'accord la peinture à l'huile c'st bien difficile, mais c'est bien plus beau que la chanson à l'eau de rose et que la rengaine à message. Sérieusement, pourquqoi ne faites-vous pas de la peinture ? Même si vous n'êtes pas plus doués pour mélanger les couleurs que pour faire bouillir les bons sentiments, au moins, la peinture, ça ne fait pas de bruit. Vous n'imaginez pas, chers chanteurs, le nombre incroyable de gens, en France, qui n'en ont rien à secouer, de la chanson et des chanteurs. Moi qui vous parle, je vous jure que c'est vrai, je connais des gens normalement intelligents et parfaitement au fait de leur époque qui mènent des vies honnêtes et fructueuses sans vraiment savoir si Iglesias et Lavilliers sont des marques de lessive ou des pâtes au oeufs frais.
Allez, soyez sympa. Faites de la peinture. Ah ! Dieu m'étreigne, si tous les chanteurs du monde voulaient bien se donner le pinceau.
Tenez, c'est simple, je suis prêt à faire un geste. Si vous vouliez nous le shunter une bonne fois pour toutes et vous mettre à la peinture, je m'engage solennellement à mettre à votre disposition l'immense fortune accumulée par ma famille pendant l'Occupation pour financer une radio libre rien que pour vous. Ce serait LA radio que des millions de français comme moi attendent en vain : ça s'appellerait Radio-Palette, elle vous serait exclusivement réservée, à vous tous, chanteurs et chanteuses de France, et vous peindriez et nous vous écouterions peindre. Le nirvana.
Mais rassurez vous, il n'y a pas que les chanteurs que je déteste. Je hais toute l'humanité. J'ai été frappé dès ma naissance de misanthropie galopante. Je fais même de l'automisanthropie : je me fais horreur. Je me hais.
Je vous hais, je hais toute l'humanité.
Plus je connais les hommes, plus j'aime mon chien.
Plus je connais les femmes, moins j'aime ma chienne.
Je n'aime pas les racistes, mais j'aime encore moins les nègres.
Je voue aux mêmes flammes éternelles les nazis pratiquants et les communistes orthodoxes.
Je mets dans le même panier les connards phallocrates et les connasses du MLF.
Je trouve que les riches puent et je sais que les pauvres sentent, que les charcutiers ont les yeux gras et les végétariens les fesses glauques. Maudite soit la sinistre bigote grenouilleuse de bénitier qui branlote son chapelet en chevrotant sans trêve les bondieuseries incantatoires désrisoires de sa foi égoïste rabougrie. Mais maudit soit aussi l'anticlérical primaire demeuré qui fait croacroa au passage de mère Teresa.
C'est dur à porter, une haine pareille, pour un homme seul. Ca fait mal. Ca vous brûle à l'intérieur. On a envie d'aimer mais on ne peut pas. Tu es là, homme mon frère, mon semblable, mon presque-moi. Tu es là près de moi, je te tends les bras, je cherche la chaleur de ton amitié. Mais au moment même où j'espère que je vais t'aimer, tu me regardes et tu dis :
- Vous avez vu Serge Lama samedi sur la Une, c'était chouette.
Aujourd'hui, ce matin même, j'ai cru rencontrer l'amour vrai, et une fois de plus ma haine viscérale m'a fermé le chemin de la joie.
C'était une femme frêle aux yeux fiévreux. Son front large et rond m'a tout de suite fait pensé à Géraldine Chaplin. Elle avait le teint diaphane, les lèvres pâles et la peau d'une blancheur exquise, comme on en voit plus guère depuis que toutes ces dindes se font cuivrer la gueule à la lampe à souder pour se donner en permanence le genre naïade playboyenne émergent de quelque crique eotique, alors qu'elles ne font que sortir du métro Châtelet pour aller pointer chez Trigano.
Elle non. Elle était évidente et belle comme une rose ouverte au soleil de juin. Dans la tiédeur ouatée de cette brasserie, elle paraissait m'attendre tranquillement, sur la banquette de cuir sombre où sa robe de soie légère faisait une tâche claire et gaie vers laquelle je me sentais aspiré comme la phalène affolée que fascine la flamme vacillante d'une bougie. Sans réfléchir, je me suis assis près d'elle. Pendant que je lui parlais, ses doigts graciles tremblaient à peine pour faire frissonner un peu le mince filet de fumée bleue montant de sa cigarette.
- Ne dites rien. Je ne veux pas vous importuner. Je ne cherche pas d'aventures. Je n'ai pas de pensée trouble ou malsaine. Je ne suis qu'un pauvre homme prisonnier de sa haine, qui cherche un peu d'amour pour réchauffer son coeur glacé à la chaleur d'un autre coeur. Ne me repoussez pas. Allons marcher ensemble un instant dans la ville. Ouvrez moi votre âme l'espace d'un sourire et d'une coupe de champagne. Je ne vous demanderai rien de plus.
Alors cette femme inconnue s'est tournée vers moi, et son regard triste et lointain s'est posé sur moi qui mendiais le secours de son coeur, et elle m'a dit, et je garderai à vie ses paroles gravées dans ma mémoire :
- Je peux pas, je garde le sac de ma copine qui est aux ouaters.
Je vous hais tous. J'en suis malade.
Je suis allé voir un médecin. J'ai pris un taxi. Je hais les tais. Il n'y a que deux sortes de chauffeurs de taxi : ceux qui puent le tabac, et ceux qui vous empêchent de fumer.
Ceux qui vous racontent leur putain de vie, qui parlent, parlent, parlent, les salauds, alors qu'on voudrais la paix.
Et ceux qui se taisent, qui se taisent, rien, pas bonjour, alors qu'on est tout seul derrière, au bord de mourir de solitude...
Il y a ceux qui sont effroyablement racistes et qui haissent en bloc les femmes, les provinciaux et les émigrés, et il y a ceux qui sont même pas français, qui sont basanés et qui ne savent même pas où est la place de la Concorde.
Alors j'ai dit au docteur :
- Docteur, je n'en peux plus. Je suis malade de haine. ce n'est plus vivable. faites quelque chose.
Il m'a dit : "Dites 33" et il m'a collé des antibiotiques.
Je hais les médecins.
Les médecines sont debouts. Les malades sont souchés. Le médecin debout, du haut de sa superbe parade tous les jours dans tous les mourroirs à pauvres de l'Assistance publique, poursuivi par le zèle gluant d'un troupeau de sous-médecins serviles qui lui collent au stéthoscope comme un troupeau de mouche à merde sur une blouse diplômée, et le médecin debout glougloute, et fait la roue au pieds des lits des pauvres qui sont couchés et qui vont mourir, et le médecin leur jette à la gueule, sans les voir, des mots gréco-latins que les pauvres couchés ne comprennent jamais, et les pauvres couchés n'osent pas demander, pour ne pas déranger le médecin debout qui pue la sience et qui cache sa propre peur de la mort en distribuant sans sourciller ses sentences définitives et ses antibiotiques approximatifs comme un pape au balcon dispersant la parole et le sirop de Dieu sur le monde à ses pieds.
Personnellement:
Aujourd'hui j'ai choisi de vous parler de Pierre Desproges, et plus particulièrement d'un de ses recueils de textes, Vivons heureux en attendant la mort. N'attendez cependant aucune objectivité dans mes propos, Desproges c'est mon maître absolu, tant au niveau de la langue que du fond. C'est un humour qui me touche profondément et on pourrait même tirer des règles de vie dans ses écrits. La philosophie Desprogienne n'est cependant pas prête de voir le jour car après tout, le maître ne dit-il pas que si à plus de deux on est une bande de con, à plus forte raison il préfère être seul.
J'aime Desproges pour son irrévérence totale, son mépris de l'humanité et pourtant son amour de celle-ci, pour son élitisme sévère et ses plongées dans le calembour outrancier, pour son humour souvent très noir ainsi que pour ses envolées lyriques, la poésie légère de ses propos.
Vivons heureux en attendant la mort se divise en deux parties. Dans "En attendant la mort" il évoque la laideur du monde et son vieillisement, la maladie, la sienne de maladie, ce putain de cancer qui l'a emporté trop tot mais devant lequel il n'a jamais baissé les yeux, choisissant d'en rire, toujours d'en rire. La seconde partie naturellement intitulée "Vivons Heureux" l'amène à évoquer la joie qu'on peut trouver dans cette vie, comment garder le moral en utilisant la médiocrité du monde évoquée plus tot. Attention cependant, nous ne sommes pas dans le syndrome Delerm et sa "première gorgée de bière", non ça reste du Desproges de bout en bout, c'est cruel autant que tendre, c'est sans aucune complaisance. Desproges a beaucoup écrit sur la mort, aussi ses propos peuvent parfois en choquer certains, mais lisez le et faites vous votre opinion. Quand je le lis, et je le relis régulièrement, le regard que je porte sur le monde s'en trouve modifié et croyez moi c'est agréable.