| Dieu Boulet du mois
| [Quartiers : Ier Arrondissement] Les bas fonds du savoir | | Si vous connaissez bien le Ier arrondissement, vous connaissez alors peut-être ce que certains ont baptisé les Bas Fonds du Savoir, une sorte de caverne d’Ali baba où sont amassés dans un désordre apparemment total un nombre incalculable d’ouvrages de toutes époques, documents, romans, essais, thèses, livres interdits, transcriptions disparues, recueils étonnants et même des collections intégrales de comics, de journaux et de magazines… bref tout ce que vous désirez trouver peut être là, dans ces quelques salles poussiéreuses et ces mystérieux couloirs dont certains finissent en cul de sac. L’ensemble est très faiblement éclairé par des ampoules cendreuses, la plupart grésillantes. Certains endroits sont mêmes plongés dans l’obscurité absolue. Mais partout, contre chacun des murs de cette étonnante bibliothèque underground, des piles de livres dont seul le vieux propriétaire est en mesure de connaître le classement. Où que vous vous aventuriez, vous croiserez ces clochards silencieux qui rangent, trient et annotent tous ces ouvrages. Ils sont les yeux des Bas Fonds et difficile d’emprunter le moindre document sans vous retrouver nez à nez avec un de ces ténébreux aides bibliothécaires.
En 1976, lors de l’accession du maire Andréa Garibaldi à la direction urbaine de la Cité, un projet titanesque de réaménagement du réseau d’évacuation des eaux de la ville fut envisagé. Les anciens égouts, un entrelacement monumental de couloirs puants et obscurs, étaient devenus impossibles à entretenir et leur remplacement avait donc était décidé. Les travaux commencèrent avec l’été au cœur du Ier Arrondissement, l’un des derniers quartiers historiques, à deux pas d’HQF qui bénéficiait déjà de canalisations modernes et saines.
Mais, au début de l’automne, Garibaldi fut déchu de son poste pour une sombre histoire de corruption et son successeur fit arrêter cette entreprise, qu’il jugeait beaucoup trop onéreuse et handicapante pour la ville, laissant croupir sous terre une espèce de complexe bétonné et inachevé. Les entrées en furent bouchées et le projet jeté aux oubliette.
Deux ans plus tard, Gaspard Moinillon, un vieil archiviste à la retraite, passionné des livres et des documents anciens, découvrit presque par hasard un baraquement condamné dans une vieille et très étroite impasse du quartier historique. Ce cabanon en taule dissimulait l’entrée de ce complexe inachevé. Une dizaine de salle creusée dans la roche aux murs partiellement bétonnés, reliées entre elles par plusieurs couloirs larges et humides. C’était devenu le refuge d’une trentaine de clochards qui ne le quittait qu’aux beaux jours. Gaspard Moinillon fut tellement enchanté par ce lieu qu’il décida d’en faire sa bibliothèque. Il avait en effet amassé un nombre impressionnant d’ouvrages divers et variés dont certains d’une rareté extrême, mais le tout était dispersé aux quatre coins de la Cité par manque de place. Loin d’envisager de chasser les clochards, de toute façon trop nombreux pour ce faible vieillard, il décida de les engager pour l’aider dans sa vaste tâche. Durant toutes les années qui suivirent, le stock de livres et de documents ne cessa de se multiplier et l’endroit fut peu à peu connu d’abord par quelques érudits initiés puis par un nombre toujours croissant de curieux et de fouineurs en quête d’ouvrages oubliés ou devenus introuvables.
Depuis quelques temps, le souci majeur de Moinillon est que l’humidité et l’invasion des rats menacent sérieusement son impressionnante collection. Il a commencé très récemment à s’informatiser mais il ne possède qu’un vieil ordinateur et le seul de ses assistants qui a appris à s’en servir est un peu dépassé par la tâche. Il a pour l’instant retranscrit les Misérables de Victor Hugo et la moitié de l’Iliade d’Homère. Ce qui, de loin, ne sont pas les romans les plus précieux de Moinillon, même s’il s’agit d’originaux. Si on rajoute à cela une très mauvaise installation électrique datant de l’époque des travaux, on peut dire que le vieil archiviste a sérieusement besoin d’un coup de main. |