 |  | [Nouvelle] "D'Eux" Section : Création littéraire votre edition | [Nouvelle] "D'Eux" : Discussion sur le forum Création littéraire (votre edition : Faites nous partager vos écrits, poêmes et autres créations littéraires ou dessinées.)  | Nouvelle "D'Eux" Création littéraire : votre edition |
|
30/04/2006, 20h32 | #1 | | Harpie
| [Ecrits] Membres d'Hyjoo | | Voici une petite nouvelle de mon cru :
D’Eux
Elle avait été sa maîtresse ; il avait été son amant. Il y avait eu un homme, une femme ; ou peut-être simplement deux êtres, deux corps cherchant à s’enivrer, à s’étourdir pour oublier. A présent, il n’y avait plus qu’un corps, il n’y avait plus qu’un homme contemplant une dalle froide.
Je ne me sentais pas bien, à vrai dire j’étouffais dans cette place qui n’était pas la mienne, dans les larmes que je ne pouvais pas pleurer. La chaleur de l’été était pesante, elle n’avait vraiment jamais aimé ce mois de Juillet de toute manière. Ce n’était pas ses obsèques car elle ne lui ressemblait pas. Il y avait tous ses gens rassemblés autour d’une tombe ; j’entendais les pleurs, les soupirs, le silence. Aurait-elle voulu de cela ? Non, s’il elle avait été là elle serait partie en riant, jetant quelques fleurs par-dessus son épaule. J’avais peine à respirer dans cette atmosphère oppressante. Pourquoi n’était-elle pas là, appuyée négligeament sur mon bras ? Pourquoi était-elle réduite à une simple photo noir et blanc et à une boite de bois qu’elle aurait sans aucun doute détesté ? Pourquoi ne m’avait-elle rien dit ? Pourquoi m’avait-elle caché qu’elle mourrait du sida ?
On me toucha le bras. C’était à mon tour de jeter une fleur dans ce trou béant de terre. L’asphodèle, que je tenais serrée dans mon poing, fut projetée au milieu des roses blanches, puis, au milieu des murmures, je m’en allai sans se retourner. Je marchai d’abord, puis bientôt me mis à courir pour libérer mon corps de ce moment, comme s’il pouvait coller à ma peau. J’arrivai bientôt au bord de l’eau et me laissai tomber dans le sable. Alors me recroquevillant, je me mis à hurler dans des sanglots hystériques, vomissant presque. Je voulais expulser cette rage, cette peine, cet amour trop longtemps contenu, je voulais que mon corps se déchire en deux.
Puis, je retombai contre le sable chaud, doux, accueillant. Je me pressai contre lui pour trouver un peu de chaleur. Les souvenirs qui me guettaient m’assaillirent alors, mais sans aucune violence, comme les images d’une histoire qu’on se raconte le soir pour s’endormir.
...
« Vous ressemblez à une jeune fille de Mao. » C’est la première chose que je lui avais dite alors que je l’avais vue assise sur un banc du parc Monceau. Elle avait remonté le col de sa veste en raison du vent et ses cheveux étaient ramassés sous une sorte de gavroche noire. Il y avait quelque chose en elle, à ce moment-là il est vrai, des jeunesses étudiantes de Chine d’autrefois. « Vous ressemblez à une jeune fille de Mao. » Elle avait relevé la tête de son livre, Délicieuses Pourritures de Joyce Carol Oates et l’avait regardé avec amusement. « Pas très étrange pour quelqu’un qui écrit sa thèse sur le rapport entre le Maoïsme et le Stalinisme, avait-elle répliqué. ». Je m’étais alors assis auprès d’elle et nous avions commencé à parler, sans aucune gêne, comme si n’étions pas deux parfaits inconnus. J’appris qu’elle était thésarde, qu’elle habitait Paris, qu’elle adorait ce parc. Mais toujours ses drôles d’yeux posés sur moi, me détaillant avec une pointe de sarcasme, mais aussi avec un évident plaisir. Nous parlâmes encore et encore mais vint un moment où, posant sa main sur ma bouche, elle m’arrêta. « Il faut que j’y aille. » Et elle était partie de sa démarche étrangement saccadée et balançante.
Nous nous étions revus bien entendu. Quelquechose nous poussait à venir nous rasseoir sur le même banc, tous les samedi. Je lui avais parlé de l’Autre. Il y avait un lien qui m’unissait à l’Autre, ce n’était ni amour, ni haine, ni aucun sentiment, c’était la mort. J’avais évoqué ma peur pour l’Autre, ma peur de revenir trop tard. Elle avait esquissé un sourire, cet étrange sourire en coin qui mêlait son amusement et sa tristesse. « C’est pour vous que vous avez peur, peur de la solitude et des remords. Vous avez toujours eu l’impression de faire ce qu’il fallait. Vous ne voulez pas être triste. » Ce jour là je l’avais brutalement attirée à moi, et l’avais embrassée, mordue presque. Elle avait répondu, coulant son corps contre le mien. Plus tard dans mon studio, je lui avais ôté ses vêtements. La casquette avait libérée une masse de cheveux noirs de jais qui contrastaient avec sa peau si pâle. Nous nous étions étreints avec avidité, brûlant l’un de l’autre, cherchant à devenir ivres. De là nous étions devenus amants réguliers, arpentant les rues de Paris, puis revenant dans la chambre, s’entrelaçant, se rassurant parfois.
Et maintenant j’étais là sur ce sable, vide d’elle. Les paroles d’une veille chanson me revenaient... I’m nothing without you, you are everything without me... And sorrow danced in Silence... Oh my tears, in darkness, my tears, but you could never see, my tears they fall for you... And in silence, you dance away for me. Me revint alors aussi en mémoire ses attitudes, tous ses gestes qui m’étaient devenus si familier, si agréables.
Je la revis fumer une cigarette, du coin des lèvres, puis expirer la fumée qui, pendant un instant voilait de brume ses yeux. Ensuite elle rejetait la tête en arrière et soupirait d’aise. C’était son geste favori lorsqu’elle voulait montrer qu’elle gouttait à la sérénité du moment, à l’apaisement qui lui était procuré. Je me souvins des ses grands moments de rêveries où elle perdait son regard dans des mondes où elle seule pouvait s’évader, le stylo en l’air. Alors, j’adorais voir la plume se poser et les mots de dessiner sous elle, dans un flot continu. Puis elle sortait de son songe et me regardait avec un sourire éclatant, envoyant un baiser en l’air. Mais ce que je préférais par-dessus tout c’était sa manière de m’appeler de sa voix chaude et grave Darling. Elle avait une prononciation unique du mot, ou du moins caractéristique... Ainsi nous ne nous étions jamais tutoyés, comme si nous n’étions que deux voyageurs qui par hasard se rencontrent alors qu’ils sont en transit.
« Je suis violoniste. » Elle avait lâché cela presque brutalement, comme si cet aveu constituait un réel effort. J’étais venu chez elle, dans cet appartement parisien que je considérais plus comme un réel chez moi. J’aimais l’ambiance qui y régnait. On se sentait rassuré par les étagères en bois couvertes de livres et par le désordre ambiant. Cet appartement respirait elle, elle était partout, elle y avait mis son âme. J’étais arrivé sans prévenir et avais entendu le chant d’un violon derrière la porte. Lorsqu’elle avait ouvert, j’avais trouvé son regard si fiévreux et découvert avec étonnement l’instrument qui pendait à ses côtés. « Je suis violoniste. » C’était comme pousser la porte d’un jardin interdit, c’était comme entrevoir un nouvel univers. Dès que je l’entendis, je compris que je ne pourrais jamais l’y accompagner. Elle appartenait à sa musique et uniquement à elle, elle ne vivait que pour le son de son violon et le reste ne comptait pas. Tout comme lorsqu’elle écrivait. Elle m’avait un jour confié que c’était son unique manière de vivre, car alors elle existait vraiment, dans un instant pur, dans un moment d’ivresse et de folie. « L’écriture et le violon, rien jamais ne me les fera abandonner. Ils sont plus que moi-même, ils sont tout ce qui me constituent, tout ce qui me façonnent, tout ce qui me permettent de respirer. Ainsi, même si vous vous veniez à mourir, les joues encore humides de larmes, je prendrais ce violon ou cette plume et je transcrirais ma douleur pour ne plus avoir à la porter en moi. Parce qu’il me serait intolérable de perdre cet être assis en face de moi. »
Elle était toujours ainsi. Jamais elle n’exprimait ses sentiments. Jamais elle ne me disait ces trois petits mots banals. Un jour que je lui demandais pourquoi elle se mit à rire : « Mais Darling, je ne pourrais en aucun cas vous mentir aussi éhontément. Voyons, comme exprimer ce que j’ai au fond de moi par ces trois mots si fades, si dénués de sens. » Là encore je ne l’avais pas comprise. J’en avais même été blessé. Je voulais être un pour elle, je voulais être le premier, je la voulais en son entier. Je voulais juste savoir qu’elle m’aimait. Mais comment enchaîner cet oiseau rebel ? Elle était libre et jamais n’accepterait un lien qui enserrerait trop ses mains. Elle ne m’appartenait pas. Quand nous nous étreignons, jamais alors que le sommeil nous gagnait elle ne s’endormait dans mes bras. Je voulais désespérément la saisir, la tenir enlacée. Même lorsque je tendais mes mains vers elle, elle marquait une hésitation et ne se réfugiait pas au creux de moi. Tandis que moi, je venais me blottir dans la chaleur de son sourire, de son être, de son affection qui transparaissait parfois lorsqu’elle me berçait doucement, murmurant à mon oreille de tendres paroles.
You are beautiful, oh my love, as Thista... Cette étrange phrase avait traversé ses lèvres un jour, sans raison apparente. Alors qu’elle travaillait à son bureau, elle avait relevé sa tête, m’avait regardé longuement, puis étant venue prés de moi, elle avait caressé mon visage, prononçant ces mots. Pendant un instant je m’étais senti en confiance, immergé dans une bulle de douceur.
Puis un jour, celui qui avait marqué le tournant. J’étais arrivé chez elle, encore à l’improviste. Sans un mot elle m’avait ouvert et les yeux mi-clos avait repris son violon. Elle jouait avec fièvre, avec une sorte d’intensité malsaine. La musique enflait comme une vague. Et son corps se tordait, suivant la mélodie. Je regardais inquiet. Quelquechose n’allait pas, il y avait dans son jeu une tristesse nouvelle, une douleur si dense. Soudain tout sembla atteindre son paroxysme, ses doigts s’emballaient, son souffle devenait haletant, et son corps se courbait vers l’arrière. Je fis un geste vers elle, voulant l’arrêter. Au même moment une corde cassa et elle tomba sur ses deux genoux, serrant son violon contre sa poitrine. Doucement je m’approchai. Me penchant vers elle, je lui enlevai l’instrument. Elle, releva la tête. Moi, je lui pris les mains. Son regard était éperdu, sa souffrance si évidente. Elle fit alors ce que jamais elle n’avait osé faire : elle se précipita dans mes bras, s’accrochant à moi, les mains serrées sur ma veste. « Oh Darling, serrez-moi plus fort. J’ai froid, tellement froid. » Et elle se mit alors à sangloter. Tendrement je lui appuyai la tête contre mon épaule, et refermant mes bras, je la berçai. De vieux mots sortir de mes lèvres, une ancienne ritournelle venue de mes douleurs enfantines :
Le front penché vers la terre
J’étais calme et soucieux,
Quand j’entendis la voix claire,
Du petit oiseau joyeux.
Il disait : « Reprends courage,
L’espérance est un trésor,
Même le plus noir nuage
A toujours sa frange d’or,
Même le plus noir nuage,
A toujours sa frange d’or.
Je sentis ce corps qui paraissait si frêle se détendre contre moi. Je la soulevai délicatement et, m’allongeai sur le lit. Le visage mouillé de larmes se releva vers moi et ses lèvres commencèrent à chercher les miennes. Rien de brusque. Elle avait un goût de sel. C’était comme cueillir ses larmes, boire sa tristesse. Enfin apaisée, elle s’endormit.
Avais-je reparlé de cet incident ? Non. Jamais. J’avais deviné qu’elle ne le souhaitait pas, un jour peut-être les mots franchiraient ses lèvres. Mais depuis ce moment, elle venait se blottir contre moi, elle s’abandonnait avec plus de facilité, elle était moins sauvage. Comme pour s’expliquer, une semaine après elle était venue chez moi. Elle me remit une branche d’oranger qu’enserrait un parchemin :
Une blessure, là au milieu de mon corps
Qui s’ouvre et murmure dans son langage sanglant
Que le temps est venu de dire, de s’ouvrir,
Arrêter là les couteaux de la solitude.
Je sens un filet glacé le long de ma joue,
Qui s’insinue dans mon âme susurrant ma vérité,
Pas d’amour pour un monstre,
Pas de liens pour un oiseau.
Pourtant, quelque part il y a une goutte ultime
Que je voudrais cueillir doucement de mes lèvres,
Je voudrais tendre mes liens, pour un instant
Au vent, à l’Ombre d’un Inconnu.
Ce fut sa manière de dire ce qui avait tant de mal à franchir ses lèvres.
Mais il y avait encore l’Autre. Je devais toujours revenir vers l’Autre. La peur que l’Autre ne franchisse le pas me tenaillait. Une fois par mois, je retournais à cette maison que j’avais construite pour l’Autre, qui me voyant, accourait et se jetait dans mes bras. L’Autre voulait que je lui dise sans cesse que je l’aimais. J’étouffais tant... Mais je ne pouvais me libérer, je ne pouvais faire de choix.
Je revins d’un week-end particulièrement difficile ou l’Autre avait cherché à entailler ses veines avec tout ce qui se trouvait de tranchant dans la maison. Je rentrai directement chez elle, ne souhaitant qu’un peu de chaleur, que la tendresse de sa peau et de ses lèvres. Elle était en train d’écrire et ne me manifesta pas le moindre intérêt. Alors que j’essayais de l’attirer à moi, elle me repoussa en grommelant de la laisser. J’explosai :
« Vous n’êtes qu’une égoïste ; vous êtes insensible et froide, aussi dure qu’un diamant. Vous ne faites nullement attention à ma douleur, vous ne pensez qu’à de pauvres mots. Regardez-vous, quand vous écrivez vous n’avez plus rien d’humain, on dirait une folle aux yeux hagards. » Comment avais-je pu dire cela ? Comment avais-je osé ? J’écumais de rage. Elle ne répondit pas et finit ce qu’elle écrivait. Enfin, posant son stylo, elle s’était levé et était partie vers sa salle de bain. Quelques instants plus tard, elle en ressortit élégamment habillée de rouge et de noir.
« Venez Darling, dit-elle enfin.
- Où allons-nous ?
- Nous sortons.
- Où cela ?
- Nous allons danser.
- Dans ce cas je ne vous accompagne pas, vous devriez savoir que je déteste danser, que mon corps m’embarrasse, je ne peux le bouger. »
Son regard se durcit, ses prunelles s’obscurcirent et elle répéta sèchement :
« Venez Darling. »
Cédant, je pris son bras et la suivit. Elle m’amena dans une sorte de bar au milieu duquel était aménagé une piste de danse. La musique m’était agréable. Nous nous assîmes et commandâmes à boire. Je me détendis peu à peu et un sourire revint sur ses lèvres. Soudain les hauts parleurs diffusèrent Sweet Dreams des Eurythmics, me jetant un regard effronté elle se leva et commença à danser. Je la contemplai. Il était si agréable de voir son corps qui remuait en toute liberté, créant une sorte d’harmonie. Je la regardais rire et être heureuse et mon cœur chavirait lorsqu’elle me lançait des regards pleins de joie et d’amour. La musique changea. C’était un vieux tube. Se déhanchant elle approcha de moi et me tendit la main, me faisant signe d’approcher. Je secouai la tête. Alors elle m’attira à elle.
« N’ayez pas peur Darling, je suis auprès de vous.
- Mais je suis incapable de remuer.
- Pressez-vous contre moi, suivez les mouvements de mon corps. Sortez un peu de ce carcan. »
Me tenant serré contre elle, elle commença à évoluer. Je me montrais désespérément maladroit mais bientôt je me laissais entraîner contre elle et je sentais le bonheur et la liberté qu’on avait à danser. Nous restâmes ainsi toute la nuit et nous rentrâmes en riant, main dans la main.
Plus tard, alors que nous nous étreignions, elle me murmura à l’oreille :
« Ne redîtes plus jamais ça ou vous le regretterez. »
Ainsi l’existence passait et il semblait que nous pouvions restés ainsi pour l’éternité, maîtresse et amant, amant et maîtresse. Néanmoins je constatais que sa fatigue était grandissante et j’en méconnaissais la raison. Elle passait de plus en plus de temps à écrire et à s’abandonner à son violon. Je la surprenais à me regarder des larmes plein les yeux. Je mis cela sur le compte du stress occasionné par sa thèse.
Je devenais venir écouter le fruit de son long et fastidieux travail afin de la soutenir. Le matin même l’Autre m’appela, au bord de l’hystérie, les crises d’angoisse revenaient, elle se suiciderait si je ne venais pas immédiatement la voir. La mort dans l’âme je partis donc, sachant que je ne pourrais être revenu à temps pour entendre celle que j’aimais et fêter avec elle sa réussite. Lorsque j’arrivai, je trouvai l’Autre en pleurs. Patiemment je la consolai et finis par rester avec elle toute la nuit.
Le lendemain, j’achetai un énorme bouquet d’œillets de poète rouges et noirs et sonnai à sa porte. Elle m’ouvrit en me souriant en coin.
« J’ai réussi Darling, dommage que vous ayez raté cela. Pourquoi avez-vous été retenu ? »
Je lui en expliquai la cause. Elle reprit :
« Êtes-vous réellement sûr qu’accourir à chacun de ses caprices soit une solution. Je sais qu’elle menace de se détruire, mais elle ne le fera pas. »
Elle m’attira dans ses bras. Embrassant légèrement mon cou, ses mains détachèrent un à un les boutons de ma chemise. Toujours l’ivresse s’emparait de nous et nous délivrait. Toujours notre fusion. Cette nuit là je m’effondrai contre elle, contre se corps si chaud, si doux et pleurai comme un enfant. Avec patience elle m’apaisa, baisant mes paupières.
Je m’éveillai et contemplai le soleil qui caressait ce visage tant aimé. J’avais l’impression d’être dans un cliché mais c’était tellement bon. Elle ouvrir les yeux et me souris avec sérénité. Nous déjeunâmes puis parce que la journée était belle nous décidâmes d’aller nous balader. Nous lûmes et pique-niquâmes dans le jardin du Luxembourg, comme n’importe quel couple heureux d’être ensemble. Le soir, je l’invitais dans un restaurant à Montmartre. Certes cette journée aurait pu paraître banale mais elle avait été pleine d’une paix unique. Elle devait rester graver dans ma mémoire, car c’était aussi la dernière journée que je passais avec elle, avec ce nous que j’avais appris à chérir.
Une semaine s’écoula sans que nous nous voyions. Puis, je reçu un message d’elle, demandant que je passe à son appartement. Lorsque j’arrivai, je lui demandai :
« Vous souhaitiez me voir ?
- J’ai quelquechose pour vous. »
Elle me tendit alors un papier sur lequel était écrit un poème :
Et après...
Un flot doucement s’écoule,
Il verse son eau tendre le long
D’étranges vallées aux noms secrets.
Et au travers de la nuit, les larmes, le sang.
Les vagues voluptueusement se brisent,
Elles déversent leur écume rageuse
Dans un puit aux milles mystères.
Et au travers de la nuit, les larmes, le sang.
Sous la lune elle s’assit,
Etrange fantôme blanc des solitudes
Flottant parmi ses voiles d’obscurité.
Et au travers de la nuit, les larmes, le sang.
Elle a tendu ses poings vengeurs
A cette voûte qui se fendait d’étoiles
La défiant de le faire encore, une dernière fois.
Et au travers de la nuit, les larmes, le sang.
Articulant difficilement ces quelques mots,
Alors que la vie la quittait :
« Pour l’amour d’un sourire ou d’une larme. »
Et au travers de la nuit, ses larmes, son sang.
J’articulai :
« Qu’est ce que cela veut dire ?
- Je ne veux plus que nous nous voyions. »
Je sentis quelquechose en moi d’étrange. Comme si une porte venait de se briser.
« Pourquoi plaisantez-vous avec ça ?
- Je ne plaisante pas. Je veux que vous me quittiez.
- Etes-vous devenue folle ? Il n’y a aucune raison. Je vous aime voyons. Nous sommes si bien ensemble. »
Disant ceci, je m’approchai d’elle, je tentai de la prendre contre moi mais elle de débattit avec violence.
« Non, nous ne sommes pas bien ensemble. Vous avez l’Autre et je ne supporte plus de partager, toujours l’Autre passe avant moi. Je ne veux plus de vous dans ma vie, je veux une vie à moi. »
Je tentais une nouvelle fois de me saisir d’elle mais elle me gifla et sa main rencontra en revenant un verre qui se brisa, les éclats se plantant dans sa chair. Elle contempla le sang couler avec un étrange regard. J’explosai de rage :
« Mais tu es complètement folle. Qu’est-ce qui te prend ? Comme si je prenais ta vie.
- Tu la prends.
- Mais oui, c’est cela. Tu vas bientôt me dire que tu n’es pas libre. Après tout pourquoi tu la chéries tant cette liberté et surtout en ce moment ? Tu as rencontré quelqu’un avoue.
- Oui j’ai rencontré quelqu’un.
- Tu me dégoûtes. »
Et je sortis en claquant la porte. Alors, me glaçant le sang, je l’entendis pousser un hurlement presque inhumain. Alors je me mis à courir, aussi vite que je pouvais. Je m’enfuyais.
Une autre semaine passa. J’avais mal à en crever. Elle me manquait violemment, et dans ces moments là je cognais les murs de mes poings. Je ne supportais plus cette absence. Je m’enfermai, refusant le jour.
Une autre semaine, puis une autre, des mois. Je retournai vers l’Autre et essayai d’exorciser mon chagrin dans les soins que je lui procurais. J’étais piégé. Fatalement mes pas me ramenèrent vers son appartement. J’entendis de la musique, du Lully, Marche pour la Cérémonie des Turcs. Je montai et frappai à la porte. Elle ouvrit. J’eus peine à retenir une exclamation. C’était un être maigre, pâle, usé qui se présentait à moi.
« Oh bonjour Darling, que faîtes vous-là ?
- Mon dieu, que vous arrive-t-il ?
- Vous ne devriez pas être là Darling, cela n’est pas bien. J’ai pourtant cherché à vous éloigner mais vous être revenus. Vous n’auriez pas dû. »
Dans sa robe longue et flottante, elle alla s’asseoir à l’encoignure d’une fenêtre ouverte. J’avais peine à respirer.
« Ma douce, dîtes m’en plus. M’éloigner ? Mais de quoi ? Vous parlez par énigmes.
- J’aurais voulu que vous ne me voyiez pas dans cet état mais c’est peut-être mieux ainsi, cela précipite les choses.
- Quelles choses, mais enfin expliquez vous ?
- Darling, je vous aime mais avec d’autres mots. »
Et doucement, tel un voile qui se décroche, elle se laissa tomber, tel un ange sans aile qui s’écrase sur le bitume froid.
Plus tard dans ses papiers je devais retrouver cette lettre :
Darling,
Où êtes-vous en ce moment ? Avez-vous pu vous libérer de vos démons ? Je l’espère, il semble que plus jamais je ne serais là pour vous le rappeler. Oui j’ai rencontré quelqu’un d’autre. Une femme pour dire vrai et dans la mythologie souvent on la voit voilée de noir, tenant une faux. Elle me fut introduite par un serviteur au nom peu délicat : Sida. Lui-même découvert au détour d’un couloir d’hôpital.
Le traitement s’intensifie et je suis de plus en plus fatiguée. Je ne resterais pas éveillée longtemps. Je ne veux pas lutter. Vous n’êtes plus là, à quoi bon ? Non, je ne voulais pas que vous me voyiez dans cet état, par peur égoïste de vous rappeler l’Autre. Oh, je sais si peu parler. Je voulais juste vous donner un dernier texte.
Juste un souvenir
Assis devant ton corps
Je contemple les roses fanées
De mon premier amour.
Le souvenir me revient
Comme un ancien parfum
Amère et doux.
C’était le premier jour de ma vie
La première fois que je me laissais porté
Par un vent de délices.
Comment oublier toute cette liberté
Cette sensation de tourbillon
Ce si intense bonheur.
Comment éluder les larmes amères
La souffrance si profonde
Du réveil de l’âme.
Assis devant ton corps
Je ris, souris et pleure
Dans le vent du matin.
Assis devant ton corps
Je jette un dernier baiser
Et je m’en vais loin des souvenirs.
Adieu à présent Darling. Prenez soin que mon violon soit enterré avec moi.
G.
Les souvenirs s’effacèrent, s’estompèrent et je retrouvai la réalité de la plage. Mes joues étaient sèches et je relevai la tête. Me relevant je m’avançais vers la mer, peu à peu j’entrais dans l’eau. Ma vie, elle était partie avec elle mais je n’avais pas le droit de mettre un terme à cette existence. A cette existence du Nous. Elle vivrait encore. J’écrirai, je l’écrirais, elle.
Mon téléphone sonna, c’était l’Autre, en pleine crise d’angoisse, me pressant de venir immédiatement. Je raccrochais et lançai mon portable aussi loin que possible. J’étais libre. Dernière modification par Nyx : 09/09/2006 à 01h04. | | |
Emplacement : | Utilisateurs regardant cette discussion : 0 ( membre(s) et 0 invité(s)) | | | | Rechercher dans cette discussion | | |
Fuseau horaire GMT +2. Il est actuellement 13h51. |
| |  |