En cherchant Primo Lévi sur mon disque dur, je suis tombé sur le texte qui suit, écrit il y a quelques années:
Deux séances de sauna et les douches. Sous le jet d’eau glacée, une douleur aiguë, comme une crampe l’emplacement du rein droit, me jeta sur les genoux. C’est la premi re fois qu’une telle chose m’arrive, dans une vie de 48 années. Allait-on me conduire l’hôpital en ambulance? Était-ce la fin du bien- tre que j’avais connu jusque-l ? Tant bien que mal, je réussis me hisser sur une plate-forme et me remis marcher grand peine au bout d’une demi-heure. Un drame mon échelle. On me dit que c ’était dû au nerf sciatique. Je me faisais justement traiter pour ça. Il y avait donc une explication au malheur. Toujours?
Le soir, nous sommes allés voir
Le pianiste de Polansky. Un allemand aligne des gens sur le sol et les passe au flingue: l’effroi en cinématographie. Je trouve plus facile de lire propos de ces choses-là que de les voir sur un écran. Quelle horreur que le monde dans lequel on vit! Toujours le même aujourd’hui, rien ne change dans le fond. (Des religieux pensent que les homosexuels devraient être détruits pour préserver le sacré chez l’homme.)
Mon dilemme c’est que, par exemple, si un pays ne me plaît pas, je quitte; une école ne me plaît pas, je quitte, ainsi de suite; mais comment quitter ce monde terrifiant? Parce que ce mal qui a ravagé la société allemande a également affecté les russes, les chinois, les français; bref il couve dans toutes les sociétés, civilisées ou pas. Voyez ce qui ce passe en Algérie.
J'ai écrit ces lignes en 2002. En ce qui concerne l'Algérie, je parlais évidemment des massacres dont les mouvements religieux –extrémistes, faut-il toujours prendre bien soin de spécifier-, en sont le fer de lance. Dans mes notes sur
Entre l'horreur et l'espoir de Said Zahraoui -une excellente chronique sur les faits de cette abominable décennie-, je soulignais à quel point j’étais frappé par cette sauvagerie qui s'empare de façon récurrente du peuple algérien et le pousse à massacrer ses propres enfants, ses parents ou ses frères et soeurs. À croire que les moeurs n'évoluent pas dans cette société.
Je ne m’en sors pas! Je disais encore hier que j’en avais assez de lire des livres d’horreur, sur l’histoire de l’humanité. Mais ce matin, je suis tombé par hasard sur un livre qui s’était glissé derrière une pile d’autres livres. Cherchant à le replacer comme il se doit, j’ai lu le titre:
Fille de harki. Je me suis assis et je l’ai ouvert. Autant dire que je suis retombé dans l’horreur. Pas des années récentes, en Algérie, épouvantables, monstrueuses et inhumaines mais dans l’enfer des années 60! Et surtout, ce qui me frappe toujours c’est cette cruauté que l’on retrouve partout, chez ces êtres humains qui semblent en constituer la majorité et qui sont remplis de haine. Haine? Quand on lit des histoires pareilles, le mot devient un euphémisme.
Fatima Besnaci-Lancou, la fille de harki en question, est l'auteur de ce livre publié en 2005. Quelques lignes sous sa plume: «On rapportait des histoires d'épouvante. Mais elles étaient vraies. J'étais transie. Lors d'une fête, non loin de Blida, quelqu'un avait exhibé la tête coupée d'un pauvre homme qui avait eu le malheur, quelques mois auparavant, d'héberger, deux nuits, son cousin qui était harki. La tête avait été embrochée sur un manche à balai. Typique. Les hommes l'avaient fait danser toute la nuit. Quant aux femmes, elles avaient béni les agissements de leurs hommes par des youyous.»
À lire cela, on peut se demander ce qui a incité l'auteure à fouiller ainsi dans ses macabres souvenirs de jeunesse. La réponse est donnée dès les premières lignes de son introduction: «Le 16 juin 2000, pour la première fois de ma vie, je me suis sentie apatride. Une simple phrase était venue bousculer l'équilibre que j'avais patiemment construit. Ce fut la déclaration du président algérien, Abdelaziz Bouteflika, concernant les harkis, lors de sa visite en France: "Les conditions ne sont pas encore réunies pour des visites de harkis." C'est comme si on demandait à un français de la Résistance de toucher la main d'un collabo.»
Comme je l'expliquais à quelqu'un, pour lui dégager justement l'imagination de ses rapprochements somme toute relatifs: la comparaison peut se faire entre n'importe quoi, même fort hétéroclites; par exemple, un homme avec un chien: tous deux tiennent debout grâce à des pattes! Mais comparez les harkis aux collabos qui travaillaient avec les nazis, c'est dire que l'occupation française en Algérie et l'occupation allemande en France c'était kif kif. Tiré par les cheveux, non? Et, surtout, cela minimise la monstruosité nazie, une tendance qui se remarque souvent parmi les arabes. Mais on sait pourquoi. Bref, moi qui n'a rien connu de tout cela, je suis confondu devant tant de haine encore nourrie. Même les allemands et les français ont tourné la page sur ces événements et vivent pratiquement comme un seul pays. Et Dieu sait si la cicatrice était profonde. Quoique, à bien y réfléchir, avec la barbarie en cours en Algérie durant l'année du 16 juin 2000, je pense qu'il était plus sage de ne pas encourager les harkis à visiter leur pays.