| Exilé
| [Ecrit] La louve et le chant... | | Le soleil se couchait sur les terres recouvertes de végétation. La voute épaisse des arbres ne laissait filtrer que de rares rayons de soleil, et formait comme un toit végétal. Miriel était assise sur une grosse pierre, les genoux remontés contre sa poitrine. Elle était vétue d'une robe de coton simple, blanche comme la neige fraîchement tombée. A cette heure-ci, on devait la chercher.
Mais pour le moment, elle ne se préoccupait pas de ce détail. Elle repensait à sa soirée de la veille.
Elle avait rejoint son amant, son cher Tiluman, et ils avaient volé ensemble au-dessus du lac, qui refletait avec une beauté sans pareille la lueur du clair de lune... c'était un moment magique, et Miriel ressentait encore l'air brassé par les grandes aîles du Prince... et ses baisers, si doux...
Mais il s'était produit un évènement innatendu. Miriel en rougissait encore. Tiluman avait sortit avec de grandes précautions une jolie petite boite de sa poche, et l'avait ouvert devant elle...
Qu'elle n'avait pas été sa surprise lorsqu'elle avait compris de quoi il s'agissait, et d'où il voulait en venir ! Ses joues s'étaient empourprées, et son coeur s'était mit à battre la chamade.
La jeune femme leva doucement la tête et contempla la voûte des arbres. Elle n'avait sû que répondre. Jamais elle n'aurait imaginé que Tiluman lui fasse une telle demande. Sa mère ne l'approuvait pas, bien que Tiluman soit son souverain, et Miriel était convaincue que jamais il ne demanderait sa main...
Ce qu'elle ne comprenait pas, c'était que le jeune homme osât la demander en mariage sans en parler à son père. Puis un doute la prit. Peut-être l'avait-il déjà fait ? Elle secoua la tête énergiquement, et replongea dans ses souvenirs.
Constatant sa surprise et sa gêne, Tiluman s'était posé à terre, et avait laissé descendre Miriel. Il avait l'air impatient de connaître sa réponse, et la jeune fille fut de plus en plus mal à l'aise. Il semblait être sûr de sa réponse. Mais elle-même n'en était plus sûre.
Elle l'aimait, oh, ça oui, elle l'aimait ! Mais elle avait trop vu de ses amies, partir aux bras d'un homme pour n'en plus revenir. Elle avait souvent, plus jeune, comparé le mariage à des chaînes. Des entraves impossibles à retirer, empêchant chacun de ses gestes. Elle trouvait cela tout simplement insupportable. D'un autre côté, elle ne pouvait s'empêcher de vouloir pour toujours son beau Tiluman...
De nouveau plongée dans sa mémoire, Miriel se rappela que le jeune homme, troublé par son silence, lui avait lançé un long regard perplexe et un peu inquièt. Il ne comprenait pas. Eux qui s'aimaient tant, comment aurait-elle pu refuser ?
La lune éclairait son amant de plein fouet, révèlant les traits de son visage, à la fois doux et forts. Ce visage qu'elle aimait tant caresser et contempler... Elle eut un sourire qui se voulait rassurant.
"Je vais y réfléchir, mon ange..."
Il parut fort décontenancé de cette annonce, qui semblait vouloir bouleverser tous ses projets. Il avait une peur flagrante d'essuyer un refus. Mais Miriel ne voulait pas se lancer dans une entreprise qu'elle pourrait regretter. Elle voulait être sûre d'elle.
Il avait l'air mal à l'aise, car un silence s'était installé. Elle s'approcha doucement de lui et se blottit dans ses bras. Quel réconfort elle trouvait dans ses étreintes, quel bonheur elle ressentait lorsqu'elle était près de lui ! Elle respira à pleins poumons l'odeur de sa peau, et l'embrassa plus tendrement qu'elle ne l'avait jamais fait...
"Mon ange... je ne peux pas te répondre maintenant... à la faveur de la lune, dans tes bras, je suis toute prête à accepter seulement... je veux être bien sûre de mon choix..."
Elle savait qu'il comprenait. Il la comprenait toujours.
Il l'avait raccompagné dans ses appartements, mais elle avait refusé de le laisser partir. Elle ne pouvait pas supporter qu'il soit si près d'elle mais pas dans ses bras, quand il le pouvait.
Et Miriel s'était alors réfugiée dans un coin de forêt pour réfléchir tout à son aise. Le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles, tous ces bruits naturels l'apaisaient et aidaient à sa réflexion. Elle s'y sentait si bien ! Elle ferma les yeux... elle était là depuis l'aube, et n'avait rien mangé. Mais peu lui importait. Elle était capable de rester ainsi des jours sans souffrir ni de la faim ni de la soif, dans un cadre si charmant.
C'est alors qu'elle entendit quelque chose bouger dans un buisson sur sa gauche. Elle rouvrit les yeux, surprise, et vit sortir des feuillages une louve.
C'était quelque chose d'extraordinaire que cet animal. La physionomie d'une louve, cela ne faisait aucun doute, mais d'un noir aussi profond que la nuit. Elle observait Miriel de ses yeux couleur azur. La jeune femme était troublée, mais son regard prit un air attendri lorsqu'elle aperçut les trois petits louveteaux qui suivaient leur mère en trottinant.
La louve ne bougeait pas, à la fois curieuse et craintive. Miriel tendit sa fine main et elle alla la renifler avec prudence. C'était doux et chaud, lorsqu'elle la caressa. L'animal se laissa faire, mit en confiance, et la jeune femme se sentit tout à coup très bien. Elle parla d'une voix calme et emplie de tendresse.
"Et toi, qu'en penses-tu ? Est-ce une bonne chose ?"
La louve lui lança un air de défi. C'est alors que le buisson remua de nouveau, et une magnifique bête en sortit, majestueuse et fière. C'était un loup gris, immense, impressionant. Il approcha de la louve, et découvrit ses canines gigantesque devant Miriel.
Puis, la petite famille disparut dans la nature.
Cet épisode laissa Miriel songeuse. Elle sortit de sa poche l'objet de son hésitation, et contempla l'anneau, avec une sensation étrange au creux du ventre...
Puis soudain, elle sourit au soleil qui déclinait, mais son sourire s'effaça presque aussitôt. Maudissant son étourderie, et pensant avec mauvaise foi que c'était un peu de la faute de Tiluman, elle se précipita dans les fourrés pour regagner au plus vite le palais.
Elle avait complètement oublié que ce soir là avait lieu le concert...
Plusieurs dixaines de minutes s'écoulèrent et les serviteurs étonnés la virent débarquer, haletante, dans le hall du palais, et courir jusqu'à sa chambre. Elle y entra, et referma la porte derrière elle. Elle prit quelques instants afin de reprendre son souffle, lorsqu'elle s'entendit appeller par son prénom. Elle tourna la tête. Sa mère était là, brodant, assise sur l'un des fauteuils. Elle lui parla d'un ton aigre.
" J'ai appris que le Prince avait demandé ta main ?"
Pour le coup, Miriel se mit à rougir jusqu'à la racine des cheveux. Comment le savait-elle ?
"C'est ton père qui me l'a avoué. Franchement, Miriel, tu aurais pu m'en parler !"
La jeune fille se raidit.
"Je ne vois pas quel mal il y a à cela. Et pour tout te dire, je n'ai pas encore accepté."
" Mais tu vas le faire, n'est-ce pas ? Sache que je désapprouve cette union."
D'aucuns se seraient sûrement demandé pourquoi, mais Miriel le savait bien. Sa mère execrait le Prince, tant pour son succès auprès des femmes et sa beauté insolente, que parce qu'il prétendait lui ravir sa seule enfant. Il était de plus à son goût bien trop violent !
Piquée à vif, Miriel répondit, avec sa fougue habituelle :
"Qui t'as dit que j'allais accepter ? Je ne laisserais aucun homme me prendre ma liberté !"
Aussitôt prononcées, Miriel regretta ses paroles. Elle savait très bien que c'était loin d'être l'intention de Tiluman. Mais sa mère sembla se décontracter, et se leva avec grâce. Elle se dirigea vers la porte et s'exclama avant de sortir :
"Et change donc de tenue ! Tu ne compte tout de même pas donner un concert ainsi attifée ?"
De nouveau seule, Miriel prit un bain brûlant qui la détendit, et alla ouvrir son armoire.
Il y avait là quantité d'atours extraordinaire. On y trouvait des foulards de soie, du brocart, des robes de satin, des bas de coton, des chemisiers de flanelle, des voiles de tulle, de lourdes robes de taffetas... tous les tissus, toutes les couleurs possibles et imaginables.
Elle ne savait que choisir pour une telle occasion.
Mais soudain on frappa à la porte, et Miriel referma son armoire en criant : "entrez !"
Un serviteur se présenta, une boite de carton noir dans les mains. Il le lui remit, et Miriel devina sans peine son contenu.
Elle déballa la robe et l'essaya immédiatement. D'une couleur rouge sombre, c'était un fourreau de satin, composé d'un bustier très serré, et d'une jupe qui moulait avec élégance mais sans vulgarité ses hanches, pour s'évaser ensuite jusqu'au sol. Le bustier laissait ses bras fins et ses épaules nues, et à ce détail, la jeune fille reconnut l'expéditeur. Elle sourit avec tendresse.
Elle dénoua ses cheveux et les brossa avec soin. Puis soudain, elle posa son regard sur la petite table sur laquelle elle avait laissé la bague offerte par Tiluman. Avec un moment d'hésitation, elle la prit et la passa à son doigt.
De toute façon, elle n'avait pas le temps de le voir en privé avant le concert. Elle sortit de sa chambre.
Il y avait foule dans la salle. Assis sur des divans ou des fauteuils, les nobles de la cour la saluèrent tandis qu'elle entrait. Elle reconnut quelques une de ses amies, et leur accorda un sourire. Miriel était éblouissante.
Elle s'approcha du clavecin et des violonnistes, et s'arrêta devant eux. Elle les salua, reçus quelques baisemains et quelques bises, puis se tourna vers le public. Le silence se fit dans l'assistance, et Miriel prit une grande inspiration.
Elle entonna sa première chanson d'une voix vibrante. Elle y prenait un réel plaisir, ravie d'entendre derrière elle la corde du violon et celle du clavecin vibrer et sonner de concert avec elle. Elle sentait sa voix sortir de sa gorge si naturellement, l'aidait avec son ventre, et elle ressentait une sensation de bonheur complet.
Au détour d'un refrain, elle leva les yeux et aperçut Tiluman, au fond de la pièce, la couvant d'un regard brûlant et admiratif. Il était appuyé contre la porte, les bras croisés dans une attitude nonchalante, et la regardait intensément. Miriel sentait son regard plus que celui de n'importe qui. Alors, courageusement, elle entama sa dernière chanson, qu'elle avait écrite elle-même pour une occasion comme celle-ci.
"Aux terres lointaines, j'ai préféré ton décor, ton univers
Et quand tu m'entraînes, ce que j'espère
C'est que la nuit soit éternelle...
Mais si ma vie doit changer, changeons la vie
Tous les jours, tous les deux...
Les larmes d'hier, que j'ai laissées derrière moi ne sont plus rien
Je sais que ma terre, est aujourd'hui sous tes pas
Et c'est le chemin que je suivais depuis toujours...
Mais si ma vie doit changer, changeons la vie
Tous les jours, tous les deux...
Changer pour une chance, changer pour nous deux
Changeons la vie tous les deux..."
L'émotion qui étreignit sa voix ne passa pas inarperçue, et Yule comprit bien de qui sa fille parlait à travers ces mots. Il espèrait simplement que Tiluman avait saisi le message... il avait aussi remarqué que Miriel portait la bague que le jeune homme lui avait offert...
Yule connaissait sa fille. Il était désormais certain que sa réponse serait positive
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