S'inscrire ! Pass oublié ?
Hyjoo
Portail Forums Jeux Flash Chat IRC Annuaire
Google

[nouvelle] Une nuit, cette nuit
Section : Création littéraire
votre edition


Actualiser  Hyjoo > Forums > La fontaine > Littérature et bande dessinée > Création littéraire > [nouvelle] Une nuit, cette nuit

[nouvelle] Une nuit, cette nuit : Discussion sur le forum Création littéraire (votre edition : Faites nous partager vos écrits, poêmes et autres créations littéraires ou dessinées.)

 
Rechercher dans la discussion
 Nouvelle Une nuit, cette nuit
 Création littéraire : votre edition
19/05/2007, 03h44 #1
laptev 
Hippogriffe

laptev

[nouvelle] Une nuit, cette nuit

Voici donc ma nouvelle en intégralité dans laquelle mon poème "la souffrance" est inclus. C'est assez long, ça tient sur deux posts.
ps: désolé si la mise en forme est un peu étrange à certains moments, j'ai fait un copier coller à partir du fichier Word mais j'ai eu du mal pour remettre en forme de manière correcte sur le topic....
ps2: mise à jour de l'index.

Une nuit, cette nuit.
Notes :

* En général, dans mes textes, les passages écrits en italique représentent les pensées et ceux en italique gras représentent les actions à l’intérieur des dialogues.

* Quand je parle de mon chien, j’utilise en anglais « he » au lieu de « it ». Ce n’est pas une erreur d’inattention, mais la volonté de le mettre au même niveau que les êtres humains, car je préfère le considérer comme un membre à part entière de la famille et non comme une chose que l’on possède.

terminé le jeudi 25 mai 2006 dans la nuit, 04:58.



Il faisait nuit. Une nuit d’automne, au tout début du mois de novembre. La pluie s’abattait de plein fouet sur la petite route de campagne, frappant violemment le goudron. L’eau coulait de toutes parts, remuant et noyant la terre et le gravier au bord de la route. La boue ainsi formée venait souiller la bordure herbeuse séparant le mince espace réservé aux piétons du caniveau dans lequel coulaient avec violence les filets d’eau qui s’y étaient infiltrés.
Je me dépêchai de rentrer chez moi. Mon pas se voulait rapide mais j’étais considérablement ralenti par mes vêtements gorgés d’eau glacée qui me collaient horriblement à la peau tandis que le froid me pénétrait jusqu’aux os. Je me sentais vraiment très mal à l’aise, et je n’eus qu’une idée en tête : rentrer chez moi pour me réchauffer. Cette nuit-là était vraiment trop froide, mais malgré tout, j’aimais cette sensation de chaleur une fois rentré. Je m’imaginais déjà confortablement installé dans ma chambre, un verre à la main et lisant une bande dessinée de Picsou ou Donald.

Mes pas se firent plus rapides. Je vérifiai dans la poche de mon imperméable si les clés du portail et de la porte d’entrée étaient bien présentes. Ce fut le cas. Je réajustai ma capuche et me dirigeai rapidement vers ma maison, la tête baissée et le regard toujours fixé vers le sol. Je devais me dépêcher, aussi pour que mes affaires d’école ne prennent l’eau et ne deviennent pas inutilisables, et également pour que je ne me fasse pas gronder par mes parents – c’est-à-dire, ma mère et ma grand-mère.

Cette nuit-là était véritablement froide. Je tremblai, mais continuai à marcher.

Une voiture passa à toute vitesse dans la rue noyée, manquant de m’éclabousser. J’eus le réflexe de me protéger et regardai sans colère la voiture s’en aller dans la nuit.

Je ne distinguais déjà plus le ronronnement du moteur, couvert par la pluie, le grondement du tonnerre, et une voix plaintive.

Une voix plaintive ? Ce n’était pourtant pas moi qui gémissait ainsi.

Oui, en tendant l’oreille, je pouvais assez nettement distinguer des gémissements. Des gémissements aigus. Une fille ? A moins que je ne confonde avec un chat, peut-être. Mais je fus intrigué et j’oubliai du même coup le froid et l’humidité.

Je m’essuyai le front et les verres de mes lunettes avec mon imperméable, évidemment en vain. Je me dirigeai vers la source des gémissements. J’avançais prudemment. Les gémissements semblaient provenir du caniveau mais je ne vis rien. Je me dirigeai de l’autre côté de la rue, le doute s’étant emparé de moi. Je regardai et écoutai. Rien. Le bruit venait bien d’en face.

Je m’apprêtais à retourner vers l’autre bord lorsque je vis enfin ce que je n’avais pas pu voir. Je traversai la rue et fis quelques mètres supplémentaires en arrière.

Ce que je vis me choqua et me révolta profondément.

Oh mon dieu !……C’est pas vrai !……… Dites-moi que je rêve !………… Pensai-je tout haut en mon fort intérieur.

Mes mâchoires se crispèrent de colère et de tristesse alors que se présentait devant mes yeux d’où coulaient quelques larmes silencieuses une jeune fille qui semblait avoir à peu près mon âge, onze, douze ans. Elle était recroquevillée sur elle-même, en position fœtale, cachant sa tête dans ses bras. Elle était habillée en pyjamas, les pieds quasiment nus, souillée par la boue.

Ce n’est pas possible !………………Ce que je vois n’est pas réel !…………

Elle pleurait, laissant échapper des plaintes aiguës. Elle tremblait de froid. Elle ne semblait pouvoir faire autre chose que trembler. Elle était trempée jusqu’aux os. Il faisait tellement froid. Mon imperméable ne me suffisait pas à affronter correctement le climat de cette nuit, alors j’osai à peine imaginer ce que cette jeune fille devait ressentir à ce moment-là. Cela devait être horrible !…

Ce n’est pas possible !…………pas possible !………Pourquoi ?…………Comment ?…………

Je fus profondément marqué par cette image, par cette scène. Je ne voulais pas rester impuissant face à cela. Je me dis que, pour une fois dans ma vie, il fallait que je fasse quelque chose de bien, quelque chose qui puisse me servir comme acte de référence pour ma vie.
J’avais tout juste treize ans à l’époque et j’étais un garçon qui n’allait absolument pas bien. Je vivais avec mes parents, et il était difficile de vivre avec eux. Entre autres, je m’étais vu plusieurs fois obligé de dormir dehors en pleine nuit. Ça avait commencé vers l’âge de six, sept ans. Ce qui m’avait surtout marqué, ce n’était pas le fait que je dorme dehors en pyjamas – moi aussi, et je me sentais du coup lié à cette fille par ce fait, car j’avais l’impression de mieux comprendre ce qu’elle pouvait ressentir, même si je ne savais rien d’elle – mais c’était surtout la condition à laquelle je pouvais rentrer. Je n’étais autorisé à rentrer que si je regardais une émission enregistrée sur cassette vidéo sur les ordures, les poubelles, et les déchets. Il était inutile d’évoquer le rapprochement que l’on pouvait faire avec ma personne. L’humiliation que je ressentais était terrible. Et du coup, je me suis toujours rabaissé et dévalué par rapport à ce que je pouvais faire. J’ai toujours été fragile, physiquement, et aussi mentalement à cause de mes parents, dans un premier temps, et par conséquent, à cause des autres personnes de mon entourage, au vu des conséquences que cela avait sur ma vie.

Je me sentais tellement seul ! Et j’avais besoin d’exister comme une personne à part entière.

Je me disais à ce moment-là que je devais faire quelque chose pour cette pauvre fille.

Je sentais quelque part en moi mon altruisme remonter en moi. Je sentais que j’avais besoin de soigner les autres pour me soigner moi-même. Et c’était là une occasion de faire quelque chose. Le sort de cette fille paraissait ressembler par certains côtés au mien, et je me refusais de la laisser dans cette situation. Cela m’était totalement intolérable.

Je me dirigeai très lentement vers elle, oubliant mes complexes, et pris la parole, tachant d’avoir la voix la plus douce possible pour ne pas la brusquer.

« E…excuse-moi……. »

Elle sursauta, effrayée, et tourna son visage pâle vers moi, me regardant de ses yeux rouges d’avoir trop pleuré. Je pouvais nettement lire la peur dans son regard. Je fus également marqué par son œil enflé, très certainement du à un coup qu’on lui avait porté. J’étais complètement dégoûté par ce que je voyais, au bord des larmes.

Ce n’est pas possible !!!……………Comment peut-on faire ça ???……………Elle ne peut même pas se défendre !!……………Je ne comprends pas !!…………Comment ???……………

Je tentai de me ressaisir et lui adressai à nouveau la parole, balbutiant.

« - Excuse-moi………..je ne vais pas te faire de mal………je crois que tu as besoin d’aide……….Elle n’arrêtait pas de trembler. Elle semblait incapable de réagir. Je……..
- …….je…….parle pas………français……… » Parvint-elle à dire avec un accent étranger, tremblante et en larmes, au terme d’un immense effort.

Je fus surpris par sa réponse. Elle était vraisemblablement étrangère. Je me demandai comment j’allais me débrouiller pour la suite de cette rencontre inhabituelle. Je me repris et tentai autre chose.

« - Do you speak english ? Elle ne répondit pas. Je tentai de poursuivre……..I’m not gonna hurt you……..Elle ne réagit pas à mes paroles. Je poursuivis. Where is your house ? Elle ne répondit toujours pas. Je ne savais pas si elle comprenait ce que je disais ou si elle ne souhaitait pas rentrer chez elle. Je poursuivis. You don’t know where is your house ? »

Elle rentra sa tête dans ses bras et se mit à pleurer de plus belle. Je ne pouvais pas dire si elle me comprenait mais qu’elle ne voulait pas rentrer chez elle, ou si elle était intimidée par ma présence. Mais quelque chose me disait que, effectivement, elle ne souhait pas rentrer chez elle.

« You don’t wanna go home ? »

Elle me fit faiblement « non » de la tête. Ainsi, c’était bien ça. J’eus du mal à retenir mes larmes. Je lui proposai alors mon aide, et une idée me vint tout naturellement à l’esprit, bien que risquée à cause de mes parents. Mais je me sentais parfaitement prêt à prendre le risque et à en assumer les conséquences. Je voulais l’aider, la protéger. C’était instinctif. Je poursuivis.

« - You can sleep in my house…………..Elle releva la tête et me regarda à nouveau dans les yeux. Je repris la parole. It’s very cold here…… Don’t be afraid…… I’m not bad….... I just wanna help you……… You can sleep in my house………if you want……… If you don’t want, I will understand…….»

Je la regardai toujours dans ses yeux, tout comme elle continuait à me regarder. Tout semblait tourner autour de moi.

Qu’est-ce qu’il m’arrive ?………Je me sens bizarre……………son regard…………je…………

Tandis que je la regardai, elle leva légèrement sa main tremblante et glacée vers moi. Je crus comprendre qu’elle avait accepté ma proposition. Toutefois, je voulais m’assurer de sa réponse.

« - You want?………. To sleep in my house? »

Elle acquiesça faiblement de la tête, tremblante.
Je lui pris doucement la main, et fus surpris à quel point elle tremblait.

Qu’est-ce qu’il m’arrive ?……………Qu’est-ce qu’il s’est passé pour qu’elle se retrouve comme ça ?…………Je ressens comme un cri en moi…………un cri de désespoir……………
Je l’aidai à se relever. Elle vacilla sur ses jambes minces et fragiles. Elle grimaça de douleur à cause de ses pieds nus au contact du gravier. J’éprouvais beaucoup de peine pour elle. Je me sentais impuissant face à sa douleur. Je lui proposai de marcher sur le bord de la route pour que la marche soit moins pénible pour elle. Mais elle n’avait pas fait une dizaine de mètres qu’elle s’effondra sur l’asphalte. Elle tremblait de tout son corps. Mon premier réflexe fut de quitter mon imperméable pour le lui enfiler, mais ce dernier était tellement trempé que je doutais fortement qu’il puisse la réchauffer, et d’autre part, mes parents trouveraient très étrange que je ne porte plus mon imperméable sur moi. Je la regardai, ne sachant pas quoi faire. Je pensai la prendre dans mes bras et la frictionner pour tenter de la réchauffer, mais nous ne nous connaissions pas et j’avais assez peur de sa réaction. Je me ravisai donc et je lui tendis à nouveau ma main afin qu’elle puisse se tenir debout et marcher plus facilement. Elle la prit.

La tenir par la main dans ces circonstances était très étrange. Je me demandai soudainement comment une personne aillant subi des violences pouvait faire confiance comme cela à un inconnu. Je pensai que cela était probablement du au fait que je n’étais probablement guère plus vieux qu’elle. Elle paraissait avoir un an ou deux de moins que moi. Et peut-être que mon attitude l’avait rassuré. Même si cela ne me semblait pas évident. Mais en de telles circonstances, il peut arriver que certaines logiques s’effondrent.

Elle marcha à côté de moi, proche de moi, tenant ma main et s’agrippant à mon bras, alors que nous nous dirigions vers ma maison. Je me sentais bizarre. Je n’avais jamais ressenti un tel sentiment auparavant. Et pourtant, j’avais vécu un autre épisode terrible, environ une année auparavant. Mais un sentiment aussi fort ! Et avec une parfaite inconnue, ne parlant pas français, une étrangère. Non, j’avais beau réfléchir, jamais je n’avais ressenti cela.

Et ce soir, alors que je tenais toujours la main tremblante de cette fille, j’éprouvais ce sentiment qui me désorientait au plus profond de moi-même, même si, au moins, j’avais l’impression de savoir ce que je pouvais comprendre, sans toutefois impliquer le fait que j’allais effectivement y arriver. Comprendre une telle horreur, cela ne m’était pas impossible, car je subissais aussi certaines choses, mais devant de telles situations, je ne pouvais que ressentir une grande incompréhension et une grande miséricorde.

Quelques instants plus tard, nous arrivâmes devant le grand portail noir en fer forgé qui ponctuait l’allée de gravier menant à ma maison.

Je regardai la malheureuse qui se tenait le ventre à l’aide de son autre main, tremblante de froid. Je regardai ses pieds, salis par la boue et endoloris par la pierre, et grimaçai devant la l’allée de gravier.

L’autre problème était l’obscurité totale et ni moi, ni elle, ne pouvions voir quoi que ce soit à part l’ombre de la maison et des arbres. Je regardai au-dessus de moi et pus difficilement apercevoir la lune dans le ciel couvert par de très lourds nuages.

J’hésitai à lui faire traverser l’allée de ses pieds nus dans le gravier. Mais comme le jardin se tenait à proximité de cet accès, je décidai de la faire passer par-là.

Posant mon index sur mes lèvres, je tentai de lui faire comprendre qu’il ne fallait surtout pas faire de bruit. Elle acquiesça faiblement.

J’ouvris très délicatement le portail afin de ne pas exciter les chiens qui étaient dans la maison, et en regardant bien à travers les arbres, je pus apercevoir la lumière jaunie de la lumière du salon. Il fallait que je la fasse rapidement passer du côté du jardin afin que mes parents ne se doutent de rien. Une fois que le portail fut ouvert, je la fis rapidement marcher sur le gravier pour qu’elle puisse finalement patienter derrière un des arbres bordant le chemin caillouteux. Elle gémit de douleur. Je tentai de m’excuser du regard auprès d’elle, puis, sur la pointe des pieds, je refermai le portail en veillant de le pousser aussi doucement que possible afin que ce dernier ne grince pas.

Une fois le portail refermé, je rejoignis celle que je m’appliquai à faire rentrer secrètement chez moi.

Au centre du jardin se trouvait un très gros et très grand arbre, très imposant, qui à lui seul était toute une attraction. Je la pris par la main et lui fit contourner ce pilier végétal afin de passer le plus loin possible du salon d’où l’on pouvait voir le portail et toute personne s’engageant dans l’allée. Elle grimaça de temps à autre mais je pensais qu’il était moins douloureux pour elle de la faire marcher dans l’herbe. Je l’emmenai jusqu’aux arbres qui délimitaient la propriété du voisinage, et vérifiai que les colocataires – qui vivaient dans une petite maisonnette que louaient mes parents et qui se trouvait à seulement quelques mètres de ma chambre – n’étaient pas là. Je vis malheureusement leur voiture mais je pus constater avec une certaine satisfaction que les volets de ladite maisonnette étaient fermés. Je pensais donc que par ce temps, ils n’allaient probablement pas sortir dehors. Toutes les conditions étaient donc apparemment réunies pour que nous ne nous fassions pas remarquer.

La dernière difficulté à lui faire traverser pour ses pieds écorchés était une autre allée de gravier qui longeait la fenêtre de ma chambre. Elle essaya de marcher sur ses talons, grimaçant de douleur, toujours plus tremblante, serrant ma main un peu plus fort.

Soudain, un long gargouillis plaintif s’éleva à mes oreilles. Je retins ma respiration, surpris et me retournai. La malheureuse se tenait le ventre avec difficulté. Son estomac criait famine. Je fus à nouveau marqué par ce nouveau pas dans l’horreur et l’intolérable. Je ne pus retenir quelques larmes, quelques sanglots, apparus à la vitesse de l’éclair, à ma grande surprise, car je n’avais pas du tout l’habitude de pleurer. Toutefois, je tentai de me reprendre.

L’idée que j’avais en effet en tête était de la faire patienter sous l’abri à vélos qui se trouvait à cinq ou six mètres de la fenêtre de ma chambre. J’aurais tellement voulu la faire rentrer tout de suite afin qu’elle puisse se débarrasser de ses vêtements gelés par la pluie et qu’elle se réchauffe ! Seulement, je ne pouvais pas faire autrement. Il fallait que je mange, mais connaissant mes parents, le repas devait être prêt pour mon retour. Je devais être assez rapide pour finir le repas et essayer de rapporter quelque chose à manger et à boire pour mon invitée. Je devais aussi profiter du fait que je devais prendre la douche pour qu’elle la prenne également. Tout cela s’annonçait difficile, mais je me sentais prêt à tout. Je la laissais sous l’abri et, par quelques gestes, tentai de lui faire comprendre qu’elle allait devoir patienter pendant un petit moment et que j’allais la récupérer ensuite. J’insistai surtout sur le fait qu’elle attende sous l’abri en lui désignant que j’allais ouvrir les volets pour la faire passer par la fenêtre.

Cela allait être un autre problème. Il y en avait deux. Les volets possédaient une chaîne qui permettait de les relier et ainsi d’empêcher qu’ils s’ouvrent totalement sur chacun de leurs côtés. Le deuxième problème était le cadenas qui avait été fixé à la fenêtre de ma chambre, principalement posé pour m’empêcher de sortir par cet accès.

Pour pouvoir la faire entrer, il fallait déverrouiller le cadenas qui bloquait l’ouverture de la fenêtre, et prétexter de remettre la chaîne à sa place afin de profiter de cet instant pour la faire entrer secrètement dans ma chambre.

Plus le moment fatidique s’approchait, plus je sentais que j’allais avoir peur. Très peur.

Car si mes parents nous surprenaient, non seulement elle allait se retrouver à nouveau dehors, mais moi également. Même si me connaissant, si elle avait été la seule à être dehors, j’aurais fait un scandale pour me retrouver dehors par la même occasion et pour pouvoir la rejoindre. Mais rien de tout ceci ne se dessinait pour l’instant.

La première chose que je me dis, c’était qu’il fallait absolument paraître naturel. Donner l’impression que rien ne s’était passé. Et si je laissais paraître de la nervosité, je me préparai déjà à dire que je m’étais disputé avec un camarade.

Après avoir une dernière fois demandé à la jeune fille d’attendre sous l’abri, puis après m’être une dernière fois excusé, je me précipitai devant l’entrée de la maison. Je tentai de me maîtriser afin de rester calme. J’ouvris la porte d’entrée et je me précipitai dans ma chambre.



Comme d’habitude, ma mère ouvrit la porte de la cuisine quasiment au même instant où j’étais entré. Cette attitude m’énervait au plus haut point mais je tentai à tout prix de rester calme. Je déposai mon imperméable et mon cartable, et m’apprêtait à rejoindre la cuisine. Ma mère m’interpella assez violemment.

« - Dis, Adrian, tu crois pas que tu exagères ? Me demanda-t-elle sur un ton autoritaire. Tu sais quelle heure il est ?
- Ouais, je sais….
- Où t’étais passé ?
- Je discutais avec un camarade….
- Jusqu’à maintenant ? Non, mais tu te fous de moi ou quoi ?
- Désolé….
- T’as pas à être désolé. T’as à arriver à l’heure. C’est tout. C’est pas un bordel, ici ! Non mais, où tu te crois ? Et d’abord, avec qui tu discutais ?
- Un camarade……
- T’as son nom ? Son numéro de téléphone ? Attention, je vais vérifier !
- Je le connais pas. On se croise souvent mais on s’appelle pas par le nom.
- Ah bon ? Depuis quand ? Tu sais que je tiens à savoir avec qui tu discutes ?! T’as pas à discuter avec des gens que tu connais pas !
- Je tentai l’impossible pour me retenir, au bord de l’énervement. Oui !……
- On règlera ça plus tard. Viens manger. Le repas est prêt. »

Je m’asseyais à la table de la cuisine, à ma place habituelle. Ma grand-mère m’interpella à son tour.

« - Dis ! Ne dis pas bonsoir, surtout, hein ?!
- Je poussai un long soupir. B’soir………
- Toujours à traîner avec des voyous ! Continue comme ça, tu vas voir où ça te mènera ! Espèce de voyou ! Porc ! Je ne tentai même plus de répondre à cette provocation habituelle à mes oreilles.
- Connard, ah ! Renchérit ma mère. Pourriture ! Allez, dépêche-toi de manger, que je te voie plus ! »

Avec beaucoup d’efforts, j’attendis que mes parents se rendent dans le salon pour que je puisse me retrouver seul. Je me tus et tentai de manger mon plat de viande hachée et de purée à toute vitesse.
Au bout de cinq minutes qui me parurent une éternité, je n’avais même pas mangé le quart du repas, prenant surtout soin de ne pas manger la viande en prévision avec ce que j’allais tenter de faire.

Le bon côté des choses, c’était que je me retrouvais seul, mes parents s’étant réfugiés dans le salon. J’étais tellement préoccupé et gêné de me retrouver au chaud, devant mon repas, alors que ma malheureuse invitée mourait de froid, dehors sous la pluie, tandis que son ventre criait famine. Je n’avais même pas pu lui donner mon imperméable car cela aurait paru trop suspect aux yeux de mes parents.

Après avoir vérifié que ces dernières discutaient bien entre elles dans le salon qui jouxtait la cuisine, je me levai de ma chaise, me contorsionnant en tout sens pour éviter de faire grincer ses pieds de bois contre le sol. Quasiment aucun bruit ne s’était élevé. Je soufflai un bon coup et me précipitai vers l’évier. Je retins mon souffle et pris, en tentant de ne pas faire de bruit tout en jetant de rapides coups d’œil derrière mon épaule, une assiette propre au milieu des autres. Un léger tintement s’éleva des assiettes s’entrechoquant. Je retins à nouveau mon souffle et tendis l’oreille pour vérifier que mes parents discutaient bien. Ce fût le cas. Je respirai un grand coup et, par des gestes rapides, je transvasai directement la nourriture dans l’assiette propre. Je pris une fourchette et une ou deux serviettes dans le tas qui était présenté sur la table de la cuisine où je mangeais comme d’habitude, puis je transportai le tout sur la pointe des pieds, d’un pas qui se voulait tout de même précipité, jusque dans ma chambre, au milieu des livres sur une des étagères qui reposaient tout juste entre le bureau et la fenêtre.

Je retournai enfin à la cuisine où je déposai la première assiette dans l’évier et la laissai tremper dans l’eau.

Elles la laveront avec le reste de la vaisselle.

Je profitai du fait que mes parents se trouvaient toujours en train de discuter dans le salon –apparemment, elles ne s’étaient doutées de rien – pour emporter à toute vitesse un verre, un bol et une cuillère pour les cacher au pied du bureau de ma chambre, juste en bas du meuble de rangement dont les étagères étaient superposées en hauteur, de manière à ce que l’on ne s’aperçoive de rien en y rentrant. Le deuxième aller-retour fut apparemment également réussi. Je poursuivis sur ma lancée et risquai un troisième aller-retour pour emporter une bouteille de jus d’orange, une bouteille de lait et un paquet de céréales neuf.

Je savais bien que ça se remarquerait, mais je prendrais sur moi. J’avais l’habitude.

Une fois la nourriture dans ma chambre, m’étant aperçu que la fenêtre était verrouillée par le cadenas, je pénétrai timidement dans le salon pour demander la clé du cadenas. Ma mère se leva et me la donna nonchalamment avant de retourner dans le salon. C’était le moment. Je lui précisai avant d’y aller que je comptais prendre ma douche. Elle me demanda de prendre le sèche-cheveux. Je le pris et retournai dans ma chambre pour passer à l’action. Il fallait faire très vite.

Tout à coup, j’entendis de l’autre côté de la maison, dans le salon, le grincement caractéristique de l’ouverture des volets. Je ne m’étais absolument pas aperçu qu’elles les avaient fermés. Et ce que je redoutai arriva. Les chiens furent lâchés, aboyant à tout va, probablement en courrant dans le jardin, comme d’habitude.

Merde !!! Si les chiens la repèrent, on est morts ! Surtout qu’elle aura probablement peur d’eux, même si ce ne sont que des cockers !

Tout dans mon cerveau était chamboulé. Je me repris et me précipitai vers le cadenas afin de l’enlever et m’énervai sur la serrure que je ne parvenais pas à ouvrir.

Allez !!! Ouvre-toi !!! Merde !!!

J’arrivai finalement à mes fins et ouvris les volets. Les aboiements des chiens se rapprochaient de plus en plus. Mon cœur me fit de plus en plus mal et battait à toute allure tandis que ma gorge se serra sous l’effet des sanglots que je peinais à étouffer.

Vite !!! Allez !!! Vite !!!!!!
Je me penchai prestement au dehors et, par des gestes précipités et affolés, demandai à la jeune fille de faire très vite pour passer par la fenêtre. Celle-ci s’exécuta, visiblement paniquée à son tour, probablement par les aboiements des chiens, probablement par mes gestes précipités, probablement par les deux. Elle se mit à marcher rapidement sur les cailloux, gémissant de douleur, et parvint jusqu’au rebord de la fenêtre auquel elle s’agrippa, sans réussir à grimper.

Mon dieu, faites quelque chose !! Par pitié !!!
Les chiens apparurent au bout de l’allée et coururent à tout allure. Ils l’avaient repéré. Ils se mirent à aboyer de plus belle.

Non !!! Mon dieu !! Non !!!!! Arrêtez !! Dégagez !!!
La jeune fille, paniquée, laissa échapper un cri strident.

Non !!! Pourvu que ma mère n’arrive pas !!
Dans la panique, elle trouva avec mon aide la force de se hisser sur rebord assez large de la fenêtre. Un genou, puis l’autre. En quelques gestes, je réussis à la faire s’asseoir sur cette même bordure afin de la faire passer en douceur de l’autre côté, sans que ses pieds retombent violemment sur le carrelage. Juste en tendant un peu les jambes pour se retrouver debout dans ma chambre. Elle posa finalement le pied sur le tapis grisâtre qui reposait au pied du mur dans lequel la fenêtre de ma chambre était encrée.

A ce moment précis, la porte s’ouvrit d’autant plus soudainement que cela nous surprit tous les deux. Le violent bruit du loquet de la serrure se défaisant naturellement de son étreinte murale manqua de faire lâcher mon cœur tandis que je virai immédiatement du rouge écarlate au blanc pâle et maladif.

Heureusement, personne ne se trouvait derrière cette porte. C’était très probablement le courant d’air qui l’avait faite s’ouvrir. Elle était juste mal refermée, comme d’habitude.

Je ne pris pas le temps de souffler et pris la jeune fille par la main pour la cacher dans la salle de bains qui jouxtait ma chambre. Une fois dans la salle de bains, alors que la pauvre fille était en larmes, j’allumai la lumière et ouvris les robinets de la douche en comptant sur le fait que ça allait faire assez de bruit pour couvrir ses pleurs. Avant de refermer la porte, je lui demandai, la suppliai d’un dernier geste de ne pas faire de bruit.

A peine avais-je refermé la porte que j’entendis ma mère s’engager dans le couloir qui menait directement à ma chambre.

Lorsqu’elle se présenta à la porte, j’avais réussi à atteindre la fenêtre.

« - Dis, j’ai entendu un cri !
- C’est la chienne !
- Ah….bon….c’est la chienne…..bon, ferme-moi ces volets et va prendre ta douche. L’eau coule. Je ressentis un horrible frisson grimper en moi. Tu gaspilles et ça coûte de l’argent. Ah, et rends-moi la clé du cadenas.
- Ouais…. »
Après m’être remis de ma peur – qui, en fait, n’était pas partie, car tout ce que j’attendais, c’était que ma mère sorte de ma chambre – je me penchai au dehors pour refermer les volets et la fenêtre. Puis, je jouai la carte de l’illusion en feignant de verrouiller le cadenas fixé à celle-ci, plus précisément en pressant l’anneau de fer hors de l’orifice qui l’aurait bloqué. Je laissai ainsi le cadenas et tentai d’assurer le coup en cachant ma feinte, en tirant le rideau sur mon astuce au cas où elle s’en apercevrait. Je lui tendis enfin la petite clé.

« - Tiens…
- Bien. Va prendre ta douche. Ensuite, tu te feras sécher les cheveux.
- Je sais très bien me sécher les cheveux. Je crois que je suis assez grand pour ça.
- Ouais, et bien moi, j’ai pas envie que tu t’attrapes un rhume !
- Tu pourrais pas me faire confiance au moins pour ça ??
- Elle soupira. Remets le séchoir à sa place quand tu as fini. Je vais contrôler si tes cheveux sont bien secs.
- Ouais, c’est ça…….
- Je contrôle !
- Ouais, ouais……… »

Elle repartit dans le salon après avoir fermé la porte du couloir. Les connaissant, elle ou ma grand-mère ne reviendrait pas, au moins jusqu’à ce que j’aie terminé, ou alors elles passeraient dans le couloir pour entrer dans la pièce d’en face, habituellement fermée à clé.
Je comptais juste sur le fait qu’elles ne rentreraient pas dans ma chambre. En effet, je n’ai jamais eu le droit de détenir la clé de ma propre chambre, ni celle des toilettes. Pour la même raison qu’elles avaient fait poser un cadenas et des chaînes à ma fenêtre et à mes volets : Cela leur assurait sur moi un contrôle encore plus grand.

Je refermai la porte de ma chambre et préparai un pyjama et des pantoufles que je déposai sur le couvercle refermé des toilettes. Je vérifiai les robinets de la douche et effectuai les dosages afin que l’eau soit à la bonne température. Je regardai mon invitée et, toujours par des gestes, lui demandai de ne pas faire de bruit. Je lui indiquai qu’elle avait besoin de prendre une douche, et lui montrai les vêtements en lui faisant comprendre qu’elle les mettrait et qu’elle déposerait ses vêtements sales dans un sac plastique que j’apportai de ma chambre. Je lui indiquai qu’il y avait une serviette de bains qu’elle pouvait utiliser pour se sécher. Elle acquiesça faiblement. C’est sur ces instants que je refermai la porte de la salle de bains, laissant mon invitée dans son intimité.

Je me mis un instant à m’imaginer l’état dans lequel elle devait être, à entrer clandestinement chez quelqu’un.

Si j’avais été à sa place, j’aurais eu très probablement peur, et j’aurais eu honte, je me serais dit en moi-même que j’aurais eu l’air d’un voleur ou quelque chose d’approchant. Qui sait si ce n’était pas ce qu’elle était en train de se dire ? Mais elle ne m’a pas demandé à repartir. Elle m’a suivi et elle a pris le temps de m’attendre sous l’abri près de la fenêtre. Peut-être que la logique aurait été de repartir sous le coup de la honte et de la culpabilité, mais encore une fois, dans ce genre de situation difficile, certaines logiques semblent s’effondrer et l’instinct reprend alors le dessus sur notre conscience. Ce qui n’est pas plus mal, dans ce cas précis.

Je m’assis sur mon lit et soupirai longuement. J’étais assez tendu et mes oreilles étaient sans cesse à l’affût du moindre bruit suspect.

En général, lorsque je voulais faire croire que j’étais absent, je me cachais dans le creux de l’ouverture de la porte. Mes parents ne pensaient jamais à vérifier derrière.

Le regard semi-plongé dans le vide, tout en gardant une oreille attentive, je me demandai comment je pouvais faire pour soigner ses blessures. Je n’avais pas pris de glaçons pour son œil, ayant jugé que j’aurais pu me faire surprendre ou que ça aurait pris trop de temps. Mais je pouvais toujours le demander en rapportant le sèche-cheveux. Seulement elle devait être tellement fatiguée ! Je ne savais absolument pas pendant combien de temps il fallait appliquer un glaçon ou de l’eau froide sur son œil pour réduire sa blessure. J’espérai que ça ne la faisait pas trop souffrir. Je me sentis à nouveau impuissant, à ce moment-là.

Je me demandai également si je pouvais me permettre de prendre la douche ou si c’était trop risqué car ça pouvait laisser à mes parents le temps de nous surprendre. Peut-être l’espace de cinq minutes… je verrais bien. Mais à mon avis, il y avait de fortes chances qu’elles regardent la télévision. Je tentai de me rassurer en me le répétant quelques fois.

Au bout d’un moment, le clapotis de l’eau de la douche cognant contre le parterre s’arrêta. Je me levai instinctivement et attendis, assez tendu malgré moi. Mon cœur se mit à battre sourdement, sans trop que je comprenne pourquoi.

Au bout de quelques minutes, la lumière de la salle de bains s’éteignit, la porte s’ouvrit.

Elle était là, devant moi, timidement, tremblant de froid, les bras en croix serrant sa poitrine. Elle était habillée du pyjama que je lui avais prêté. L’un des pyjamas que j’utilisais. Cela me fit une impression très étrange. Je restai sans voix devant elle.

Elle était magnifique ! Magnifique et malheureuse. Son regard brillant tantôt baissé vers le sol, tantôt relevé vers moi, exprimait cruellement son malheur. Elle était très belle. Mais l’impression de désarroi et de désespoir qu’elle dégageait me troubla tellement ! Je ressentis pour elle une profonde miséricorde. Cela la rendait encore plus belle, quelque part, à mes yeux, car elle avait reposé sa confiance sur mes épaules, et je pouvais, pour l’une des rares et premières fois de ma vie, me rendre véritablement utile pour quelqu’un – une fille – qui en avait terriblement besoin.

Mais à cette magnificence venait se mêler l’horreur de son histoire que je ne connaissais pas encore mais dont il me semblait pourtant en lire assez nettement quelques extraits, lorsque je constatai que la relative rondeur de son joli visage contrastait totalement avec ses meurtrissures physiques, son œil douloureux et ses cicatrices se répandant sur son visage tout comme elles recouvraient une grande partie de son corps bien trop amaigri.

Je lui proposai d’un geste d’utiliser le sèche-cheveux, mais elle déclina ma proposition. Je lui redemandai pour m’assurer que ce n’était pas par timidité qu’elle ne voulait pas, mais elle refusa à nouveau très poliment d’une façon qui me semblait assez sereine.

Je me risquai à prendre ma douche, jugeant que mes parents ne viendraient pas ici. Je rallumai la lampe de la salle de bains et rouvrit les tuyaux de la douche. Je préparai mon pyjama et avertis mon invitée – au moyen d’un sabir anglais indescriptible – que ça ne prendrait que cinq minutes. Je respirai un bon coup et priai pour que mes parents ne s’aventurent pas dans ma chambre.

Je me déshabillai à toute vitesse et pris ma douche en un temps record, tout en étant à l’affût du moindre bruit suspect en provenance du couloir. Je me séchai à toute vitesse avec ma serviette et éteignis la lumière de la salle de bains avant de refermer la porte.

Toutes les portes étant fermées, je n’allais pas déranger mes parents.

Après avoir averti la jeune fille, je branchai le sèche-cheveux et commençai ma besogne. Environ deux-trois minutes passèrent. J’avais fini.

Je la voyais qui tremblait toujours un peu de froid. Elle était toujours debout. Je lui proposai de s’asseoir sur mon lit, ce qu’elle fit timidement.

En désignant le sèche-cheveux, je réitérai ma proposition. Je me dis que ça pouvait toujours être mieux pour elle de bénéficier d’un peu plus de chaleur. Je lui suggérai – toujours par des gestes – de la réchauffer en passant le sèche-cheveux pendant quelques secondes un peu partout sur son corps. Elle hésita quelques instants, me regarda et baissa la tête, acquiesçant faiblement.

Je m’assis doucement à côté d’elle.

« I won’t hurt you……» Chuchotai-je pour tenter de la rassurer.

Je rallumai le sèche-cheveux qui était réglé sur le degré 3 sur 4 de chaleur, puis je commençai à passer et repasser l’appareil sur son corps, de la tête aux pieds. La chaleur se répandait à travers le pyjama qu’elle portait, et visiblement, elle semblait apprécier. Son regard était toujours baissé, mais je pus remarquer qu’elle tremblait de moins en moins, et qu’une chair de poule que je connaissais bien était en train de se propager en elle tandis qu’elle fermait de temps en temps les yeux d’où coulait régulièrement quelques larmes.

Je me concentrai sur ce que je faisais, oubliant presque le temps qui passait malgré la menace potentielle de mes parents. J’avais inconsciemment décidé que, pendant les quelques heures que nous allions partager, j’allais la traiter comme si elle était une petite sœur.

Au bout de cinq minutes qui parurent à la fois très longues et tellement éphémères, je lui demandai, à l’aide d’un sabir anglais, si elle était vraiment sûre de ne pas vouloir sécher ses cheveux. Elle infirma ses précédentes réponses en acquiesçant d’un léger mouvement de tête. Je lui précisai que je ne mettrais pas longtemps.

Ainsi, pendant encore une ou deux minutes, je passai et repassai l’appareil au niveau de ses cheveux et de sa tête avant de l’éteindre définitivement.

Je baissai les yeux vers le sol, dans le silence qui venait de s’installer, tandis que j’enroulai lentement le fil de la prise autour de l’appareil.

« Merci….. » Balbutia-t-elle.

Je relevai ma tête et la regardai. Elle avait toujours la tête baissée, tentant, me sembla-t-il, de cacher son œil derrière ses longs cheveux blonds et humides.

Je voulais la soigner, mais je ne savais pas comment m’y prendre. Je savais juste qu’il fallait de la glace, mais je ne savais absolument pas pendant combien de temps il fallait l’appliquer. De plus, elle avait besoin de dormir et je ne voulais pas la déranger. Je lui demandai si son œil lui faisait très mal, auquel cas je rapporterai de la glace. Elle me fit comprendre que la douleur était en majorité passée et qu’elle n’avait plus aussi mal qu’au début et que ce n’était pas la peine de rapporter de la glace. Sa mère le ferait le lendemain matin. Je me sentis impuissant de ne pas pouvoir faire grand-chose pas rapport à sa douleur.

Après avoir prévenu mon invitée, je rapportai le sèche-cheveux à ma mère et retournai dans ma chambre après avoir pris mon propre verre sur la table de la cuisine. J’entendis ma mère fermer la porte du couloir à clé. Je fus rassuré par ce fait.

Elle ne reviendrait pas. Nous allions être enfin tranquilles.
laptev est déconnecté(e)
19/05/2007, 03h44 #2
laptev 
Hippogriffe

laptev

Re : [nouvelle] Une nuit, cette nuit

Je pris la chaise du piano et la levai le plus doucement possible pour ne pas la cogner contre l’instrument de musique qui, auquel cas, émettrait un bruit infernal résonnant dans toute la maison, puis la posai face au bureau. Je lui proposai de s’y asseoir, ce qu’elle fit. Je sortis ainsi l’assiette contenant mon repas, ainsi que tout le reste – les couverts, le lait et le jus d’orange, ainsi que la boîte de céréales – et disposai le tout devant ses yeux.

Je m’apprêtai à lui parler lorsque j’entendis une série de gargouillis émanant de son ventre vide. Je la regardai, attristé et attendri, tandis qu’elle baissa la tête, visiblement de honte.


« Je suis désolée… » Balbutia-t-elle.

Je réajustai la position de l’assiette pour qu’elle soit bien en face de la jeune fille et lui remplis son verre de jus d’orange.

« It’s for you…….…you can eat and drink….everything on the table is for you………»

Elle me regarda droit dans les yeux tandis qu’un autre gargouillis s’élevait à nouveau de son ventre. Elle regarda l’assiette contenant la purée et la viande hachée et me regarda à nouveau.

« Err…..I’m sorry……the food must be cold, now……..»

Elle me regarda tandis qu’avec une régularité relative s’élevaient les plaintes de son estomac vide et affamé. J’hésitai à interpréter son regard comme une certaine incrédulité ou alors ne comprenait-elle pas ce que je lui disais en anglais.

« Err……you can eat…….enjoy your meal……… »

Elle me regarda, puis baissa les yeux.

« Me…..merci……………..beaucoup….. merci…….»

Je lui souris timidement en retour. Je me levai ensuite pour remplir mon verre de l’eau du robinet et retournai m’asseoir sur ma chaise, à côté d’elle. Elle venait tout juste de commencer à manger, ayant un peu de mal à tenir sa fourchette à cause de sa main qui tremblait. Je lui demandai si elle avait besoin d’aide, mais elle me remercia et me fit comprendre que malgré la douleur, elle était capable de manger par elle-même.
Je la regardai manger son plat.

Elle était vraiment très malheureuse. Je remarquai des larmes couler sur ses joues tandis qu’elle semblait oublier sa timidité pour assouvir – très proprement – sa faim.

Je détournai mon regard pour ne pas la regarder avec trop d’insistance, ce qui aurait été impoli. J’attendis patiemment qu’elle termine de manger. Je n’attendis rien, plus précisément. J’éprouvai une certaine satisfaction à la regarder manger car elle était au chaud et en sécurité. Elle pouvait se remettre de ses douleurs sans danger, à présent que mes parents ne seraient également plus là jusqu’à demain aux alentours de treize ou quatorze heures.

Je ne pouvais m’empêcher de la regarder manger. Elle avait l’air si fragile !……………..

Je repensai à tout ce qui était en train de m’arriver ce soir-là. Tout cela était arrivé si vite !…

Cette semaine aussi, il s’était passé quelque chose d’assez particulier : J’avais aidé une femme dans la petite supérette du coin. Elle avait un plâtre à la jambe et portait des béquilles. C’était un jour où il pleuvait, mais très légèrement. Il devait être aux alentours de midi. J’étais en train de regarder les articles, stigmatisant les prix bien trop élevés à mon goût, quand soudain, j’avais entendu un grand « boum ». J’avais été surpris et j’étais allé voir ce qui s’était passé. Et là, j’avais vu une femme, je lui aurais donné vingt-cinq, trente ans. Visiblement, elle était tombée. Une cliente s’était précipitée pour l’aider. Je lui avais également apporté mon aide afin qu’elle puisse se relever malgré ses béquilles. J’avais été très surpris qu’elle fasse les courses dans cet état et d’ailleurs, d’après mes souvenirs, la cliente le lui avait fait remarquer. Elle avait simplement répondu qu’elle n’avait plus rien à manger chez elle, que son mari était au travail et ne pouvait pas faire les courses et qu’elle avait une fille à nourrir. J’étais resté bouche bée devant elle tandis qu’elle s’occupait à nouveau de regarder les articles. Alors que la cliente avait fait ses achats et quitté la supérette, je lui avais proposé mon aide pour faire ses courses mais elle m’avait répondu que j’étais gentil de lui proposer mon aide mais qu’elle pensait qu’elle pouvait se débrouiller seule. Je l’avais donc laissée en paix et j’avais regardé à nouveau les articles – et surtout les prix des articles, pour lesquels il me semblait prendre toute une journée rien que pour compter les zéros – et je m’étais décidé à sortir de la supérette lorsque je l’ai aperçue à la caisse, et j’avais entendu qu’elle n’avait pas assez d’argent pour payer des fruits. Alors, comme il ne lui manquait pas beaucoup et que j’avais de l’argent sur moi, ma générosité l’avait emporté et je m’étais proposé pour payer ce qu’il lui manquait, en insistant malgré son refus. Elle m’avait remercié. Elle n’avait, je crois, qu’un sac de provisions, elle n’avait pas acheté grand-chose, et je lui avais demandé si elle était en voiture – ce qui était totalement stupide, vu qu’elle avait la jambe dans le plâtre – ou si elle habitait à proximité. C’était là une question très indiscrète, mais cela ne m’avait pas effleuré l’esprit. Elle m’avait répondu qu’elle n’avait pas beaucoup de marche à faire, mais je voyais que la marche en question s’apprêtait à être pénible pour elle. Je m’étais alors proposé de lui porter son sac jusque chez elle. Elle m’avait répondu qu’elle se débrouillerait seule, en me remerciant au passage de ma proposition, mais j’avais malgré tout insisté et elle avait fini par accepter mon aide. Et c’est ainsi que je m’étais retrouvé à l’accompagner pendant quelques dizaines de minutes de marche à porter son sac jusque chez elle. Elle m’avait chaleureusement remercié, elle m’avait même embrassé sur la joue, et comme elle était jolie, j’avais évidemment beaucoup apprécié ce remerciement.

Mais cette rencontre, là aussi, avait été étrange, pour moi. J’avais essayé de comprendre, sans savoir d’ailleurs ce qu’il fallait comprendre. C’était là un sentiment très étrange.

Et ce soir aussi, à me retrouver en train d’aider cette fille. Tout était tellement étrange !

Car je me sentais réellement exister, pour l’une des rares fois de ma vie. Grâce à cette fille qui était apparemment encore plus fragile que je ne l’étais.

Quelques larmes coulèrent silencieusement de mes yeux tandis que j’essayai de le cacher.

Je pris la bouteille de jus d’orange et lui remplis son verre. Elle me remercia d’un léger mouvement de tête accompagné de ce que je crus être un très faible sourire.



Environ un quart d’heure était passé lorsqu’elle termina son repas.

Je lui demandai – toujours à l’aide de quelques gestes – si elle voulait des céréales ou à nouveau à boire, mais elle me fit comprendre qu’elle avait bien mangé et qu’elle n’en supporterait pas davantage.

Je pris l’assiette et la déposai dans le lavabo de la salle de bains avant de me rasseoir près d’elle.

Nous restâmes silencieux pendant quelques instants.

Au bout d’un petit moment, je décidai de prendre une feuille et un crayon. Je pensais que cette façon de faire allait enlever en partie les barrières de la langue. Ainsi, ce que nous ne pouvions pas exprimer par les gestes ou avec un anglais plus que rudimentaires, nous pourrions l’exprimer par le dessin.

Elle me regardai agir, se demandant probablement ce que j’étais en train de faire.

Je dessinai grossièrement un homme, ou plutôt un bonhomme : un « ° » pour la tête accroché à un « + » pour les membres. Puis j’écrivis mon prénom juste en dessous.

« My name. Adrian. » (Mon nom. Adrian). Chuchotai-je.

Elle répétai mon prénom d’une voix faible. Je lui souris discrètement tout en hochant la tête pour lui confirmer qu’elle avait correctement prononcé mon prénom.

Je dessinai, à côté de ma caricature, le même personnage avec un petit triangle en guise de robe : une fille. Je posai finalement un point d’interrogation en dessous tandis qu’elle me regardait faire. Je lui tendis le crayon et elle se mit à écrire doucement.


L I V

Je lus avec hésitation puis je la regardai.

« ……Liv…. ?……Your name ?….
- Liv… »


Elle me sourit.
La prononciation de son prénom me semblait se situer entre « Liv » et « Lev ». Un peu comme s’il y avait une mouillure, comme si on prononçait « Lyev ».
Je pris alors un petit dictionnaire et l’ouvrit à la première page où se trouvaient les drapeaux des principaux pays existant dans le monde.

Je lui montrai le drapeau français et la désignai du doigt en faisant « non » avec l’index de mon autre main, pour lui faire comprendre que je constatais en effet qu’elle n’était pas française, mais que j’attendais une confirmation de sa part. Elle me fit « non » de la tête. Je tournai mon doigt en rond au-dessus des deux pages de drapeaux tout en la regardant pour lui demander de quel pays elle pouvait bien venir.

Elle me montra un drapeau étrange, que je ne connaissais alors absolument pas jusqu’alors : celui de la Norvège.

Je me mis à redessiner sur ma feuille.

Elle étouffa un rire qui s’éteignit rapidement lorsque je me mis à associer ce fameux dessin au drapeau norvégien que je m’étais mis également à dessiner.

Elle me demanda d’utiliser mon crayon. Je décidai d’en prendre un autre.

Elle se mit alors à faire une croix sur mon pingouin fraîchement apparu sur la feuille de papier et désignait les icônes du garçon et de la fille.

Je me mis à sourire, me disant que j’aurais pu être plus fin.

Je m’imaginai en moi-même la conversation que j’aurai pu tenir avec elle en cet instant si nous avions parlé :

« - Norvège = Pingouins ?
- Non, non ! Humains ! Humains !
- Oh !!……(air ébahi)
- Si, si ! Humains ! »

J’étouffai un rire, à mon tour, avant de reprendre une attitude que je voulais sérieuse mais rassurante.

Puis, en dessinant les drapeaux correspondants sous ma caricature, je lui fis comprendre que j’étais franco-américain. J’entourai le drapeau français pour lui préciser que j’étais quand-même bien plus français que citoyen des Etats-Unis. Puis, je lui indiquai en dessinant une bulle de dialogue près de mon icône que je ne parlais que français et que je ne maîtrisais que moyennement l’anglais. Elle me fit comprendre à son tour, de la même manière (dans la bulle, le drapeau indiquant la langue parlée, et à côté, le pourcentage désignant le niveau), qu’elle ne parlait que norvégien et que sa connaissance en anglais était infime.

Je fis une pause et lui demandai si elle voulait reprendre un verre. Elle refusa mais je voulais en être sûr. C’est alors qu’après encore quelques secondes d’hésitation, elle accepta. Je remplis ensuite le mien afin de l’accompagner.



Je repris le crayon et poursuivis mes dessins sur la petite feuille à carreaux. Je dessinai les caricatures de l’homme et de la femme, un peu plus grands, et écrivis « PAPA » et « MAMAN » sous les icônes correspondantes, pensant que ces termes étaient en général internationaux et pouvaient donc être compris par tout le monde.

J’expliquai à l’aide des drapeaux l’origine de ma double nationalité.

Elle m’indiquait à son tour, toujours par le même procédé, la nationalité de ses parents. J’acquiesçai pour lui faire voir que je comprenais ce qu’elle voulait me dire.

Comme il n’y avait plus de place sur la petite feuille, je la retournai et redessinai ma caricature et expliquai par des dessins que je vivais avec ma mère et ma grand-mère.

Je dessinai des éclairs à côté de ces dernières pour lui faire comprendre que je ne m’entendais absolument pas avec elles.

Elle me fit comprendre de la même manière qu’elle adorait sa mère mais qu’elle détestait son père.

A ce moment-là, je la vis sur le point de pleurer.

J’avais peur de comprendre ce que cachait sa réaction, mais il me semblait bien que c’était cela qu’elle voulait me faire comprendre : son père était à l’origine de son malheur.

J’osai lui demander – par des gestes – si c’était lui qui l’avait frappé. De la tête, elle me répondit que oui alors qu’elle commençait à pleurer en tentant de se retenir sous mes yeux impuissants. Elle alla même jusqu’à me faire comprendre qu’il battait également sa mère.

Dans mon esprit, je restai incrédule, ahuri. Je ne pus le retranscrire physiquement, affichant à la place sur mon visage la consternation et la miséricorde, les bras tombant lourdement comme s’ils avaient tout d’un coup été privés de toute leur énergie.

Oh, mon dieu !…… C’est pas vrai !………

Elle fondit en larmes, manquant de tomber de sa chaise. Je la rattrapai de justesse en la serrant contre moi et la fit doucement s’allonger sur mon lit.

Je voulus m’excuser et lui dire que j’étais désolé pour elle mais je ne pouvais même pas le lui dire. Je me trouvais obligé de la regarder, d’entendre ses pleurs, d’écouter ses sanglots me criant son malheur, impuissant et miséricordieux.

Je la regardai, debout devant le lit sur lequel elle s’était recroquevillée pour avoir la sensation de moins souffrir.

Je pleurai, moi aussi. J’avais l’impression de la comprendre. Je ressentais si souvent cela!…

Je ne pouvais faire autrement que de la regarder pleurer, tandis que de temps à autre, je pouvais l’entendre prononcer très faiblement le mot « mamma » entre deux sanglots.

Après quelques minutes silencieuses, je me mis à relever et tirer doucement la couette et le drap afin de l’inviter à dormir dans mon lit.

Elle me regarda avec un étonnement soudain et me désigna du doigt. Je compris alors qu’elle me demandait où j’allais dormir.

Je lui répondis par des gestes, soutenus par quelques mots en anglais, que j’allais dormir au pied du lit, contre le radiateur. Je lui fis comprendre que je souhaitais qu’elle prenne ma place dans mon lit et que, au vu de la situation, je pouvais tout à fait dormir à un autre endroit.

Elle refusa et me demanda d’inverser les places. Je refusai à mon tour d’un signe de la tête tout en l’invitant d’un geste à s’allonger dans le lit.

Elle me regarda pendant de longues secondes, séchant ses larmes, puis me demanda avec quelques mots d’anglais accompagné de gestes si ça ne posai vraiment aucun problème de dormir au pied du lit. Je la rassurai en confirmant mes dires. Elle me dit « merci ». Je lui répondis par un sourire miséricordieux.

Elle se leva puis se rassit à la tête du lit afin de pouvoir se glisser sous les draps. Elle retira ses pantoufles et s’allongea tout en tirant vers elle le drap et la couette. Enfin, je la bordai convenablement.

Elle me remercia. Je lui souris timidement. Je lui demandai si elle n’avait pas trop froid. Elle me répondit que non. Je lui indiquai qu’elle pouvait aller aux toilettes quand elle le voulait, qu’elle pouvait allumer la veilleuse qui était accrochée à la tête du lit pour avoir de la lumière, mais juste qu’elle ne devait pas allumer le néon de la salle de bains à cause de mes parents.

Un long moment de silence s’ensuivit.

Je la regardai alors qu’elle recommençait à pleurer silencieusement. Je baissai mon regard. Une sorte de respect miséricordieux, car je ne pouvais faire autrement. Je me sentais impuissant. J’aurais beaucoup aimé parler avec elle mais c’était impossible.

Lentement, je relevai la tête et chuchotai.

« - …….eerr…..I…..I think we‘d better sleep…….When I’m sad, I sleep, and……after….I think I feel better……..so, maybe you….you could feel a little better tomorrow morning…..I don’t know if you understand me……..
Elle répondit positivement d’un faible mouvement de tête.

I’m so sorry for you !……I think I can understand you…..a little bit, in any case……because I…….well, my parents…….well I must say my mother and my grandmother…….so, they…...they are not very good all the time…….if you see what I mean…..so I think I can understand you…….I’m sorry……»

Un court moment de silence s’installa, puis elle chuchota, les larmes aux yeux :

« - You too, you are….. ?
-……………….yes……………maybe not so harldy, but………………yes……………….So, you can understand why I don’t want to present you to them………
Je me mis à pleurer silencieusement à mon tour.
- ………..thank you……..…..I…..…..I’m sorry for you……….
- ……..thank you…….. » Lui répondis-je.

Elle me renvoya la politesse d’un léger mouvement de tête. J’allongeai mon bras au-dessus d’elle, allumai la veilleuse à la tête du lit, puis éteignis les autres lampes de ma chambre qui étaient allumées : celle du bureau et celle du piano droit.

Je lui demandai si dix heures du matin était une bonne heure de réveil pour elle. Elle me fit comprendre que cela lui convenait.

Je me dirigeai ensuite vers le radiateur au pied du lit puis m’y installai tant bien que mal.


« - Good night……
- …..bonne….nuit… Balbutia-t-elle.

- Merci…. Bonne nuit….. » Répondis-je.


Elle éteignit alors la veilleuse, nous plongeant ainsi dans le noir.


La nuit passa lentement.

Je ne parvins pas à m’endormir correctement. Mais je préférais la savoir en sécurité pour la nuit. Je pouvais très bien sacrifier une nuit de sommeil pour cela.

Je la regardai dormir dans l’obscurité, de temps à autre. J’aimais la regarder dormir. Pour moi, ça signifiait qu’elle était en train de se remettre de cette terrible soirée qu’elle avait vécu. Elle était au chaud, dans un lit, et j’avais tout fait pour l’aider et contribuer à ce qu’elle aille mieux. J’étais plutôt fier de ce que j’avais réussi à faire.

De temps à autre, elle s’agitait dans son sommeil, semblant faire de mauvais rêves. Puis elle se calmait et semblait reprendre des chemins oniriques plus doux.

Quant à moi, je commençai à avoir mal au dos et aux bras.

Je m’appuyai contre le bas de la couette et tentai une nouvelle fois de dormir. Ce que je parvins à faire pendant quelques heures.

Tôt le lendemain matin, je pus entendre avec un certain soulagement mes parents se préparer à partir, refermer la porte d’entrée de la maison à clé. Je perçus le ronronnement de la voiture s’éloigner vers le portail.

Je fus rassuré. Ma mère et ma grand-mère ne reviendraient pas avant un petit moment. D’ailleurs, probablement avaient-elles laissé un mot sur la table de la cuisine à ce sujet.

Je me rendormis tant bien que mal.



Vers dix heures du matin, je me levai difficilement et allai me passer de l’eau sur le visage. J’étais assez fatigué mais j’avais l’intention de rattraper mes heures de sommeil perdues plus tard dans la journée.

Liv se réveilla difficilement, elle aussi.

Je lui demandai si elle avait assez dormi. Elle ne me répondit pas mais je pus m’apercevoir que ce n’était pas vraiment le cas.

Je l’avertis que j’allais revenir dans ma chambre dans cinq minutes et que je devais faire quelque chose entre-temps. Je rapportai toute la nourriture et la vaisselle que j’avais utilisée pour cette nuit et allai dans la cuisine. Je rangeai la bouteille de lait et de jus d’orange dans le réfrigérateur, et lavai la vaisselle avant de la ranger. Je pus lire le mot qui attendait sur la table, où effectivement il était dit qu’elles ne rentreraient que tardivement, vers quatorze ou quinze heures. Je respirai. Je pris le mot et le jetai dans la poubelle.

Puis, je sortis deux bols, les cuillères et les verres et préparai le petit-déjeuner. Céréales, banane coupée en rondelles, lait. Jus d’orange, en boisson, ou autre chose si elle préférait.

Lorsque j’eus fini, je me rendis à nouveau dans ma chambre.

Elle était assise sur le lit.


« - …….Bonjour, Me dit-elle timidement, en balbutiant.
- Bonjour. Lui répondis-je avec un sourire discret et compatissant. »

A ce moment, j’entendis un de mes deux chiens venir. Liv pâlit. C’est alors qu’il entra dans ma chambre. C’était un cocker mâle à poils feu. Je le retins par le collier alors qu’il voulait la renifler pour pouvoir, en quelque sorte, l’identifier afin de faire connaissance. Je vis qu’elle prit peur. Je tentai alors de la rassurer.

« Don’t be afraid. He is a very good dog. Very nice. Very kind. He will never hurt you…….. He is very sweet………I have another dog in the house…….very sweet, too……..you can touch………he will not hurt you………. »

Très lentement, je fis en sorte que mon chien se rapproche d’elle, tout en essayant de le calmer, ce que je parvins à faire. Lorsque ce dernier fut à portée de la jeune fille, il colla son museau contre sa jambe et se mit à la renifler avec insistance tandis que je lui caressai la tête. J’invitai Liv à faire de même. C’est alors qu’avec une grande méfiance, elle approcha sa main de sa tête. Lorsqu’elle la toucha avec ses doigts, elle était encore méfiante. Cependant, après quelques caresses hésitantes, elle prit confiance en elle et se mit à caresser mon chien d’une manière assez sereine. Elle semblait apprécier, en tout cas. Et mon chien, de son côté, semblait avoir compris qu’elle était fragile, et donc, il se montra encore plus doux que d’habitude.

Si l’intelligence des chiens pouvait en étonner certains, je faisais pour ma part entièrement confiance aux miens. Je savais depuis très jeune que les chiens peuvent ressentir et comprendre les émotions des êtres humains comme la colère ou la peur, et même la maladie. En apprenant à les connaître, il peut être étonnant de constater à quel point ils sont de vrais gardiens ainsi que de véritables compagnons de vie, nous permettant de lutter contre la dépression et la solitude tout comme pour beaucoup de handicaps. Ils sont toujours fidèles, dans n’importe quelle situation, que nous soyons riches ou pauvres, heureux ou tristes.

Bien souvent, les gens n’élèvent pas les chiens à leur juste valeur. Beaucoup les maltraitent ou les abandonnent sans le moindre remords, alors qu’ils ne font rien pour le mériter. Bien au contraire. Les gens prennent souvent le sujet de haut, se plaçant sur un piédestal d’où ils prônent leur prétendue supériorité, et s’étonnent de l’intelligence que les chiens peuvent démontrer, alors qu’au fond, certains seraient enclins à dire qu’il n’y a pas tellement de différences entre les chiens et les être humains, dans le processus mental.

Si certains affirment que les chiens ne demandent qu’à manger pour se montrer dociles, d’autres pensent qu’au fond, les êtres humains fonctionnent un peu de la même manière.

Je montrai à Liv un petit tour. Je lui présentai la face intérieure de l’oreille de mon chien et lui montrai combien ce dernier appréciait qu’on lui gratte cette partie du corps.

Alors, elle se mit à le gratter doucement pendant quelques minutes.

Mon chien en redemanda en posant sa patte sur son genou. Elle prit peur, mais je la rassurai tout de suite, en lui faisant comprendre que lorsqu’il réagissait ainsi, c’était juste sa manière à lui de lui demander de continuer parce qu’il appréciait. C’était une manière à lui de demander à ce qu’on lui prête un peu d’attention.

Elle recommença alors pendant quelques minutes.

Au bout d’un petit moment, je demandai à Liv de venir dans la cuisine. Elle me dit qu’elle ne pouvait pas arrêter de gratter mon chien car ce dernier lui en redemandait toujours. Je lui répondis que si elle se levait, il arrêterait.

Alors, Liv se leva et mon chien retourna dans le salon.

Je la conduisis dans la cuisine et lui présenta notre petit-déjeuner. Elle semblait à la fois contente et gênée. Elle me remercia. Je tirai l’une des chaises de la table pour l’inviter à s’asseoir. Ce qu’elle fit. Je lui demandai ensuite ce qu’elle préférait boire, entre jus d’orange et jus de pamplemousse. Elle me désigna sans hésitation la bouteille de pamplemousse. Je lui remplis donc son verre, puis je m’assis enfin à côté d’elle.

C’est à ce moment que mon autre chien, un cocker femelle à poils noirs et feu, fit son apparition.

J’indiquai à Liv qu’elle était très gentille, comme mon autre chien.

Elle se mit à la renifler et Liv la caressa avec hésitation pendant quelques instants, allant même jusqu’à lui gratter l’oreille pendant quelques minutes. Lorsqu’elle en redemanda en posant sa patte sur elle, je demandai simplement à ma chienne de laisser mon invitée manger tranquillement, demande à laquelle elle se plia après quelques secondes.

Nous mangeâmes enfin en silence. Je lui indiquai juste qu’elle pouvait se resservir en boisson comme en nourriture. Elle me remercia. Je lui demandai si son œil lui faisait toujours mal. Elle me fit comprendre que la douleur était un peu revenue mais qu’elle se soignerait en rentrant chez elle car son père n’était pas à la maison de toute la journée.

Je me levai de la table en lui faisant comprendre que j’en avais juste pour une minute ou deux.

Je voulus vérifier si le téléphone marchait, car je me disais qu’elle pourrait téléphoner chez elle à sa mère. Ça serait une bonne chose car sa mère devait être morte d’inquiétude.

Je décrochai le combiné mais n’entendis aucune tonalité. J’essayai avec le second téléphone du salon, mais je n’obtins aucun résultat. Ma mère a du décrocher le téléphone dans la salle en face de ma chambre avant de l’avoir refermée à clé – bien entendu. Afin que je ne téléphone pas à tout bout de champ. Si cette dernière raison était invocable, dans un cas comme celui-ci, j’étais tout de même assez gêné.

Je retournai m’asseoir auprès de Liv et finis de manger en silence.

Lorsque nous eûmes fini, je débarrassai la table et lavai la vaisselle. Elle se leva de table. Je me dirigeai dans ma chambre pour lui trouver des vêtements convenables pour sortir dehors. Je les lui présentai mais elle déclina très poliment ma proposition, me faisant comprendre qu’elle se contenterait du pyjama et des pantoufles. Je lui redemandai pour être sûr. Elle me confirma sa décision.

Je me rendis dans la salle de bains pour y prendre le sac plastique contenant les vêtements sales de mon invitée, puis je m’engageai dans le couloir pour ouvrir la porte d’entrée de la maison.

Le ciel était couvert, filtrant la lumière du soleil.

J’aimais cette luminosité, car je n’avais pas à forcer les yeux. Je craignais beaucoup la lumière du soleil dont les rayons parfois violents me donnaient assez souvent des maux de tête, et je me retrouvais souvent forcé de froncer les sourcils pour tenter de me protéger.

Par ailleurs, l’air était assez frais mais n’allait probablement pas nous empêcher de sortir en pyjama. Il n’y avait que très peu de vent et je pouvais sentir dans l’air une certaine humidité habituellement annonciatrice d’une pluie à venir.

J’allais sortir en pyjama, moi aussi, par respect pour mon invitée qui avait décliné ma proposition de porter des vêtements d’extérieur. Je considérai que s’habiller normalement aurait pu paraître impoli dans le sens où porter un pyjama à l’extérieur n’est pas très convenable, et de plus, cela la ferait passer pour une personne bizarre à côté de quelqu’un habillé normalement. Dans ce genre de situation, je pensais qu’il valait mieux être deux, cela aurait paru moins étrange, à mon avis. D’autre part, ce que je considérais comme un pyjama n’en était pas vraiment un et pourrait donc ne pas trop attirer l’attention. Et puis, il n’y avait pas tellement de monde dans les rues à cette heure-ci, durant le week-end. Particulièrement dans la partie du village où j’habitais et durant tout le long du chemin que nous allions prendre, où il y avait encore moins de monde.

J’appelai Liv et lui annonçai que j’allais l’accompagner jusque chez elle. Elle acquiesça d’un léger mouvement de tête.

Je pris les clés de la maison et du portail dans la cuisine et je l’invitai d’un geste à sortir dehors. Elle alla donc sur la terrasse et m’attendit tandis que je refermai la porte à clé.

Nous coupâmes par le grand jardin de la propriété avant de rejoindre l’allée de gravier qui menait vers le portail.

Je constatai avec bonheur qu’il n’y avait personne sur la route ou sur les trottoirs. Personne non plus n’attendait le bus.

J’ouvris le portail et le refermai après nous être engagés sur le trottoir.

Je lui demandai où se trouvait sa maison. Elle me répondit qu’elle ne savait pas. Elle ne savait pas où elle était par rapport à sa maison, non plus. Je lui proposai de la conduire jusqu’à l’endroit où je l’avais trouvée cette nuit. Elle acquiesça.

Nous marchâmes en silence pendant de longues minutes, jusqu’au lieu de notre rencontre.

Je m’arrêtai quelques secondes puis lui indiquai que c’était bien ici que nous nous sommes rencontrés cette nuit. Elle baissa son regard pendant quelques secondes, pensive. Je lui demandai si elle se souvenait du lieu où elle habitait, à présent que nous étions ici. Elle réfléchit mais ne parvint pas à se rappeler. Elle commença à s’affoler. Je tentai de la rassurer en lui demandant si elle se rappelait de ce qu’elle avait fait cette nuit lorsqu’elle s’est retrouvée dehors. Elle me fit comprendre qu’elle avait marché. Elle ne se souvenait plus trop combien de temps tout cela avait duré, mais il lui semblait avoir marché sur une assez longue distance. Elle ne savait pas pourquoi elle avait marché, pourquoi elle n’était pas restée près de chez elle. Probablement que dans son désespoir, elle cherchait de l’aide. Quelque part. Elle me fit comprendre qu’elle avait fini par s’abandonner dans la douleur dans un caniveau boueux qui longeait la route sur laquelle nous nous étions à présent engagés.

Je lui dit simplement que nous allions marcher jusqu’à ce qu’elle se rappelle du lieu où elle vivait. Elle acquiesça.

Très vite, la route que nous prenions se divisait en deux. Je demandai à Liv laquelle il fallait prendre, mais elle ne savait pas. Je regardai autour de moi pour voir s’il n’y avait pas de repère caractéristique. Je remarquai les poteaux de signalisation des villes. Je lui demandai si elle marchait du côté du poteau ou non. Elle me répondit qu’elle ne se souvenait plus. Elle commença à sangloter. Je lui posai une dernière question : je lui demandai – par des gestes – si elle se souvenait, lorsqu’elle avait marché, de ne pas avoir quitté le trottoir, ou si elle avait été obligée de traverser la route pour rejoindre le trottoir d’en face. Elle me répondit qu’elle ne se souvenait plus. Elle se rappelait juste d’avoir marché sans réfléchir, mais qu’elle pensait qu’elle n’avait pas quitté le trottoir.

Ainsi, je décidai que nous allions emprunter la route qui s’allongeait dans la continuité du trottoir où je l’avais vue.

Je lui demandai de me suivre, en lui indiquant que je pensais savoir quel chemin elle avait pris, et que j’attendais juste qu’elle reconnaisse sa maison.

Elle tenta de sécher ses larmes, mais sanglotait toujours tandis que nous poursuivions notre route.

Après de longues minutes, Liv s’arrêta. Elle se dirigea vers une maison. Je la suivis. Lorsqu’elle fut au portail, elle se retourna vers moi, me demandant – par des gestes – de l’attendre. Après lui avoir donné le sac contenant ses vêtements sales, elle ouvrit le portail qui n’était pas fermé à clé et accourut à la porte d’entrée de sa maison, appelant sa mère.

Au bout de quelques secondes, quelqu’un lui ouvrit.

Plusieurs minutes passèrent. Je regardai le paysage tout autour de moi. C’était une partie du village que je ne connaissais pas mais pourtant, j’avais l’impression d’être déjà venu ici. Mais quand ? Je ne m’en souvenais plus. Tant pis. Ce n’était pas si important.

Après un moment relativement long, Liv sortit de la maison et me fit signe d’entrer. Ses yeux noyés dans les larmes, mais un sourire timide naquit toutefois de ses lèvres.

J’étais très étonné de cette demande. J’hésitai entre le refus et l’acceptation de l’invitation. Mais, très vite, je décidai d’accepter, en projetant toutefois de ne pas m’imposer trop longtemps, à la fois par politesse mais également parce que je craignais un retour possiblement rapide de mes parents.

Je la suivis donc jusqu’à la porte d’entrée. Elle l’ouvrit, s’engagea la première et me fit signe d’entrer dans la maison. Finalement, je m’approchai du modeste canapé au milieu du salon, sur lequel sa mère était allongée.

Quelle ne fut pas ma surprise en me retrouvant en face de cette personne !

Voilà donc pourquoi ce lieu me disait quelque chose. J’y étais réellement venu. Il n’y a pas si longtemps que cela.

Nous nous regardâmes pendant de longues secondes sans rien dire, sous le regard étonné de Liv. Finalement, elle prit la parole, chuchotant tellement sa voix était faible. Elle était assez pâle et semblait très fatiguée.


« - Bonjour…….
- Bonjour….. Répondis-je faiblement, plutôt impressionné par cette rencontre à laquelle je ne m’attendais pas, tandis que je la voyais allongée là, affaiblie par sa jambe qui était toujours plâtrée.

- Alors c’est toi qui a sauvé ma fille ?……Elle m’a tout raconté……..

Nous nous regardâmes dans les yeux. Je me sentais assez bizarre. En l’espace d’un instant, je me remémorai ce qu’il s’était passé cette semaine, dans la supérette, lorsque je l’avais aidée.

- Je…….je suis désolé de ne pas avoir pu soigner votre fille…………je sais qu’il faut de la glace pour son œil, mais je ne sais pas pendant combien de temps il faut l’appliquer sur la blessure…..et puis, elle était tellement fatiguée que je n’ai pas voulu la déranger……je……

- Ce n’est pas grave. Je sais comment faire………Ma fille m’a dit que tu as risqué beaucoup, que tu l’as invité à dormir dans ta chambre, et que tu lui as offert le dîner et le petit-déjeuner ce matin…….elle m’a dit que tu as pris soin d’elle………que tu as été vraiment très gentil……………Je n’avais pas pensé que le petit garçon qui m’a aidée cette semaine était le même que celui qui a aidé ma fille….. Toi………..Elle se tourna vers sa fille et se mit à lui parler, très certainement en norvégien. Lorsqu’elle eut fini de lui parler, Liv me dévisagea d’un regard qu’il m’était impossible de décrire. Tout ce que je pouvais en dire, c’était qu’il me faisait rougir. Je suis désolée de ne pas parler en français devant toi, mais je viens de dire à ma fille que c’est toi qui m’a aidée en portant mes courses jusqu’ici. Elle te remercie beaucoup pour ce que tu as fait. Elle avait tellement froid ! Cette nuit a été tellement horrible pour nous deux !………

- Je baissai mon regard. Je…………….je suis désolé pour ce qui vous arrive……….……..j’ai fait mon possible……….elle semblait si désemparée !…….j’ai voulu faire quelque chose pour elle……….alors je l’ai fait……..c’était un peu dur parce qu’on parle pas la même langue………..mais j’espère que j’ai bien fait ce que j’avais à faire……….

- Oh oui ! Je te remercie du fond du cœur pour ce que tu as fait ! Tu es vraiment un garçon très bien. Tu n’as rien demandé à personne et tu nous as aidées toutes les deux. Je ne l’oublierai pas.
- ………merci beaucoup……….Quelques larmes coulèrent sur mes joues, tandis que je tentai de retenir mes pleurs.
- Tu pleures ?

- Ce n’est rien…………….je suis désolé……..

- Non, c’est normal !…….c’est naturel de pleurer………il ne faut pas en avoir honte……..il y a toujours une raison quand on pleure……….

- Je fus marqué par cette phrase. Je………merci beaucoup……….

- Je suis désolée de ne pas t’offrir à boire mais nous n’avons plus grand-chose, comme nourriture…..un verre d’eau, peut-être ?…….

- Ne vous inquiétez pas pour ça…….ça va aller……..je vous remercie………

- C’est moi qui te remercie d’avoir sauvé ma fille du froid et d’en avoir pris soin malgré ton jeune âge……….

- C’est normal………..

- Tu as quel âge, dis-moi ?

- J’ai treize ans…………

- Ah…………tu sais peut-être quel âge a ma fille……….

- Non…….

- Elle a onze ans………..

- Ah………d’accord…….

- Vous êtes à peu près du même âge……..

- Oui, c’est vrai……….

- Bien……..Liv va te rendre les vêtements que tu lui as prêtés………..c’était gentil à toi……..elle les a mis dans le sac plastique………tu as une machine à laver, chez toi, je suppose…Je répondis « oui » de la tête. Bien…….je suis désolée de ne pas t’accueillir mieux que cela, mais comme tu le vois, je suis affaiblie…….je suis très fatiguée en ce moment…………..

- Bien……….je vais devoir rentrer, moi aussi………..mes parents arrivent bientôt……..

- Bien……….Liv va te raccompagner à la porte…………je te remercie vraiment du fond du cœur pour ce que tu as fait……….

- C’est normal…………………si jamais vous avez besoin d’aide, ou si votre fille a besoin d’aide……..je suis là……..je peux l’inviter à nouveau……..en cas de besoin………….

- ………..c’est très gentil à toi………………seulement, je ne peux pas te donner de numéro de téléphone…….pour certaines raisons que je ne peux pas dire………

- A cause de votre mari ?

- Elle me dévisagea soudainement. Mon cœur faillit lâcher tandis que je palis violemment. Comment le sais-tu ?

- Je………je suis désolé………Votre fille m’a fait comprendre que votre mari était violent avec elle et avec vous..………..je………je suis vraiment désolé………

- Alors maintenant tu es au courant ?……..oui…….

- Votre fille était au bord des larmes !………Elle m’a donné l’impression qu’elle ne pouvait plus se taire………il fallait vraiment qu’elle en parle !……

- ……………..je vois……….Elle parla calmement avec sa fille pendant quelques instants. Cette dernière pâlit à certains moments, semblant être sur la défensive. La conversation se finit néanmoins aussi calmement qu’elle avait commencé. La mère de Liv se retourna alors vers moi. Je suis désolée que ma fille t’ai mêlé à notre histoire…………..

- Non. Ce n’est pas elle. Je me doutais bien dès le début que si elle était dehors, ce n’était pas pour rien !………Ce que votre fille m’a dit, c’était que vous subissiez toutes les deux………je ne savais pas que ça allait aussi loin…………..J’espère que vous n’allez pas punir votre fille pour ce qu’elle m’a dit ?……..

- Punir ma…. ? Non !………Bien sûr que non…….elle n’a pas besoin de ça……il n’y a aucune raison que je la punisse……..je ne punis jamais………et je comprends tout à fait ce qu’elle a fait………

- Je n’en parlerai à personne………je vous le promets………mais vous n’avez pas essayé d’aller à la police ?

- Non. Hors de question. Je ne souhaite pas que la police s’en mêle. J’ai mes raisons………Tu ne le feras pas, j’espère ?

- Non………je ne le ferai que si vous le souhaitez……..je voudrais vous aider……….c’est tout……

- Tu es gentil………

- Vous savez…….je vis avec ma mère et ma grand-mère……..et………et………je…….

- ……………..ma fille vient de m’en parler………..elles te maltraitent ?………c’est bien ça…... ?

-………oui………….peut-être pas aussi durement que votre fille, mais…………oui………..

- Toi aussi………La mère de Liv me regarda avec compassion, les larmes aux yeux. Mon pauvre garçon !………

- ………..merci beaucoup……….Je ne parvins pas à retenir mes pleurs. Les larmes coulaient sur mes joues, incessamment. Mes parents ne sont pas au courant pour votre fille………..j’ai fait mon possible pour qu’ils ne le sachent pas…………..Je……….si votre fille a besoin de parler………je l’écouterai……..ou même vous……….je sais qu’elle ne parle pas français…….et le français, c’est une langue difficile…….alors, je…………..

- C’est gentil à toi………….malheureusement, je ne vois pas comment on pourrait se revoir………je ne peux pas donner de numéro de téléphone……….ni en recevoir……….je ne peux pas avoir de courrier car mon mari contrôle tout………la seule chose que tu puisse savoir, c’est qu’on habite ici………

- ……..j’habite sur l’avenue, là où il y a la statue de la vierge, en descendant d’ici…….devant l’arrêt de bus…….le grand portail en fer……….

- Hm…………je vois…………. Elle parla pendant quelques instants avec sa fille, probablement pour lui rapporter ce que je venais de lui dire. Elle se retourna alors vers moi. Je……..je ne peux pas te dire quand tu pourras revoir ma fille………je suis désolée……mais peut-être que maintenant que tu sais où nous habitons, alors peut-être que si tu passes dans le coin, tu pourras peut-être me voir sortir ou ma fille pour t’accueillir…….il faut que je te remercie pour ce que tu as fait !………

- C’est tout naturel………….je n’attends pas de récompense………mais je…….j’espère que……Je regardai Liv dans les yeux pendant quelques instants avant de reprendre la parole…..que vous vous en sortirez…….et je sais que je suis jeune, mais je…….si je peux aider votre fille……..pour n’importe quoi……….alors je le ferai……..

- Oui……….j’espère que vous vous rencontrerez à nouveau……….tu es très gentil………ça ne fait pas longtemps que nous vivons ici, et………..ma fille ne connaît personne………et elle déprime très souvent………..à cause de ce qu’elle subit et………..parce que je suis la seule personne qui soit avec elle et qui la soutienne……..mais seulement, comme tu peux le voir…….moi aussi, je…….je suis…… victime de tout ça………..alors, je……….comme les présentations entre nous trois ont été très rapides……, je……….je suis confiante pour que toi et ma fille, vous vous entendiez bien si vous vous rencontrez à nouveau……..régulièrement…….même si tu ne parles pas le norvégien, je suis sûre qu’elle apprécierait ta compagnie………..malheureusement, je ne sais pas du tout quand vous pourrez vous voir…………le temps le dira………..je voudrais seulement que tu saches que je te remercie d’avoir pris soin de ma fille……..

- ………..merci beaucoup……..bien……. je dois y aller………j’espère que ça va aller, pour votre jambe…….et j’espère que votre fille se rétablira vite…….

- Merci……………Liv va te raccompagner……….je te dis au revoir……j’espère……..

- Je m’inclinai à la japonaise pour la saluer. Un réflexe. Oui. Je l’espère aussi. Reposez-vous bien. »

Je me dirigeai lentement vers la porte d’entrée de la maison. Liv m’ouvrit la porte. Nous sortîmes au dehors et nous dirigeâmes jusqu’au portail. Liv me tendit le sac en plastique avec mon pyjama et mes pantoufles.

J’étais maintenant en face d’elle, de l’autre côté du portail. Nous nous regardâmes pendant quelques secondes silencieuses. Je regardai ses cheveux se soulever légèrement sous l’effet de la brise. Elle les réajusta pour cacher son œil endolori. Puis je me retournai, lentement.

Lorsque je fus sur le point de partir, je l’entendis murmurer quelque chose. Je m’arrêtai et l’incitai d’un simple « yes » interrogatif à me dire ce qu’elle avait sur le cœur.

« - …….I………I hope……..I will see you again...........

-…………..I hope……….me too…......

-…………merci……….Conclut-elle.

-……merci. Répondis-je. Merci beaucoup…… »

Nous nous regardâmes dans les yeux. Je pouvais voir les larmes couler de ses yeux, tandis que je pleurai, moi aussi, silencieusement.

Puis, lentement, je me retournai pour m’engager sur le chemin du retour, me retournant de temps en temps, tandis qu’elle était restée au portail, me saluant d’un léger signe de la main, mêlant discrétion et sensibilité, auquel je répondis de la même manière.

Puis elle disparut de mon champ de vision…



Ce fût ainsi que se passa ma première rencontre avec cette fille qui allait donner un sens à ma vie, et que j’allais aimer jusqu’au plus haut point.

Dès cette première rencontre, en la quittant, j’étais déjà en train de tomber amoureux d’elle.



Je n’ai plus revu Liv pendant toute la semaine qui a suivi.

Puis, je l’ai revue à nouveau, près de chez elle. C’est alors que nous nous sommes organisés pour se voir, de plus en plus souvent, puis régulièrement.

Nous sommes rapidement tombés amoureux l’un de l’autre. Cela s’est fait tout naturellement.

Nous partagions la souffrance de l’un l’autre, et nous avons appris malgré tout à profiter des moments que nous partagions.

J’ai commencé à apprendre le norvégien à cette époque pour pouvoir communiquer le plus rapidement possible avec elle.

Je m’étais découvert un but. Je me sentais utile grâce à elle. Je me suis appliqué à la soutenir du mieux que je pouvais malgré le contexte familial encore plus difficile que le mien dans lequel elle était plongée quotidiennement et dont j’étais devenu le témoin. J’avais décidé de devenir, en quelque sorte, son vassal.

J’ai pu apprendre beaucoup de choses liées à la souffrance, j’ai pu apprendre à comprendre les autres et à respecter la souffrance de chacun en la prenant en considération. Du moins, je l’espère.

Notre relation aura duré trois ans. Liv est morte quelques jours avant mes seize ans. Je ne me suis jamais remis de sa mort. Mais Liv m’a tracé un chemin de vie, et c’est grâce à elle que je continue à vivre. Je sais ce que je veux et j’ai un but que je poursuis. Je sais pourquoi je vis, pourquoi je fais mes études. J’ai déjà observé dans ma vie des progressions fulgurantes d’état, en prenant certaines initiatives, en pouvant travailler comme inventoriste de nuit, en réussissant honorablement mes études, alors qu’à cette époque, personne n’avait parié sur une telle remontée. Même si aujourd’hui, je garde encore des blessures très profondes de mon ancienne vie, je pense que je m’en sors plutôt bien, pour le moment, même si je n'ai toujours pas confiance en l'avenir…….



Quand Liv est morte, je lui ai fait une promesse. C’est cette promesse que je souhaite accomplir. Cette promesse est mon but. Et bien que de nombreuses personnes me reprochent de vivre par rapport à une personne qui est morte, je pense bien que si elle n’avait pas existé, je ne serais jamais devenu ce que je suis aujourd’hui. Tout du moins, par rapport à ce que j’étais avant de la connaître.

En honorant sa mémoire, en compensation du fait que je ne me sois jamais remis de sa mort, je maintiens notre passé commun vivant, et je me donne la possibilité de construire mon propre avenir. Ce que je trouve méritoire, en sachant la terrible déchirure que provoque la mort de l’être qui m’est le plus cher et qui se trouve être la seule personne, avec sa mère, à m’avoir autant soutenu et encouragé.

Liv m’a sauvé la vie. Par sa rencontre, en me faisant arrêter net mes idées et tentatives de suicide dans lesquelles je m’étais plongé et qui auraient fini par me tuer un jour ou l’autre. Parce qu’elle m’a tracé un chemin et que maintenant, je sais pourquoi et pour qui je vis.

Liv m’a sauvé et je lui dois beaucoup. Cette promesse est née de notre propre volonté. Elle n’est pas une contrainte, pour moi, mais au contraire, représente ma raison de vivre.



A présent, je suis seul.

La mère de Liv est morte un an après sa fille unique, dans un accident de voiture. Je la considérais comme une mère. Cette seconde mort s’est révélée terrible. Je venais de perdre les deux p