| Dieu
| [Ecrit inachevé] Maxime | | Ce premier texte n'est que le début d'une nouvelle commencée en août 2005 et laissée inachevée. D'ailleurs, elle n'avait pas de titre, j'en ai mis un provisoirement, puisque ce serait une sorte de biographie finalement.
A la base, il s'agissait de la version romancée de la vie d'un personnage de jeu de rôle (Gehenne) qui était un vampire. J'avais voulu l'étoffer en détaillant sa vie (que j'avais naturellement dessiné dans ses grandes lignes pour pouvoir jouer) et en la racontant "à la manière d'un romancier".
Mais j'ai abandonné ça en l'état, ayant finalement perdu ma motivation et n'étant pas alors très sûr de mes "capacités de novelliste"...
J'ai redécouvert ce texte par hasard dans un vieux dossier, et je me suis dit que j'allais le mettre en ligne. Et peut-être que je le reprendrai ultérieurement.
Par ailleurs, je posterai peut-être plus tard la seule nouvelle "complète" que j'ai écrite, qui raconte également la vie d'un personnage de jeu de rôle. Ecrite en 2004, je la lis aujourd'hui d'un autre oeil et j'ai l'impression que les défauts et imperfections sautent au regard, mais bon... On verra.
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Minuit. Les cloches carillonnaient à toute volée, annonçant la naissance du Divin Sauveur dans toute la Sainte Patrie. Saint-Pétersbourg bruissait telle une ruche en pleine activité, brillant de milles feux dans la nuit, parée de lumières et d’étoiles, Saint-Pétersbourg, la capitale de toutes les Russies… Après avoir religieusement célébré le mystère sacré de la Nativité, l’heure était désormais à la fête. Dans les riches demeures bourgeoises de la métropole se tenaient de fastueuses réceptions et d’opulentes soirées… La noblesse russe avait été quant à elle conviée au Palais d’Hiver par le Tsar Nicolas 1er et son épouse.
Parmi les plus hauts dignitaires de la Cour de Russie présents cette nuit-là, se trouvait le puissant Comte Vladimir Swarovski, vieil ami du Tsar et ancien Amiral de la Flotte du Nord. Sa fille unique brillait d’ailleurs par son absence, et des murmures critiques irritaient le vieil homme qui l’avait toujours chérie et protégée, peut-être pour remplacer l’amour d’une mère morte en couches… Mais il est vrai que ce soir, en déclinant l’invitation personnelle de la Tsarine, elle ne tenait pas son rang et ne faisait pas honneur à son noble sang, se disaient certains… Et cela ne datait pas d’hier, persiflaient d'autres courtisans, mené par un certain Vicomte Grigori Belikov…
Mais cette nuit-là, c’était une autre naissance que la jeune et noble damoiselle attendait avec joie et impatience.
La mienne…
25 décembre 1845. Une demeure de Saint-Pétersbourg s’agite, en pleine effervescence, mais la maisonnée ne s’affaire pas à l’élaboration des mets raffinés qui orneront la table et raviront les palais de futurs convives. Non, elle se prépare à accueillir dans l’impatience la venue au monde de l’héritier de la famille.
Maxime Vladimirovitch Swarovski.
Tel fut le prénom que choisirent mes parents…
Mon père, Denis Fabergé, était un roturier, descendant d’une famille d’émigrés français installés à Saint-Pétersbourg depuis déjà quatre générations. Quatre générations d’orfèvres- joailliers qui avaient mis leurs talents inégalés au service des monarques qui se sont succédés à la tête de l’Empire Russe, de leurs mignons et de leurs favorites, ainsi que de certains privilégiés de la Cour.
Ma mère, Anna Ivanova, était la fille unique du puissant Comte Swarovski, sa seule héritière. Mais elle était tombée amoureuse d’un roturier ; pour cet amour, elle dut renoncer à son titre, même si elle gardait de fait ses entrées à la Cour.
Cette mésalliance avait évidemment fait grand bruit au sein de la noblesse russe scandalisée et ce mariage qui la déshonorait n’aurait jamais eu lieu si la jeune épousée n’avait été la favorite de la Tsarine et que le Comte Swarovski, ne refusant rien à sa fille chérie, n’avait donné son accord… Le plus fervent détracteur de la vieille famille Swarovski n’était autre que le Vicomte Belikov, l’époux de feue la sœur du Comte Vladimir. Pourtant cette histoire l’arrangeait, car il devenait de fait le seul héritier « acceptable » du titre de Vladimir Swarovski, alors que les deux hommes se détestaient cordialement. Mais telles étaient les lois coutumières et Belikov ne se voulait-il pas le champion d’une noblesse russe conservatrice… ?
Ma mère était heureuse. Elle avait renoncé aux luxes et aux honneurs de ce bas-monde pour embrasser un bonheur infiniment plus précieux à ses yeux, une joie qui emplissait son cœur et son âme… Elle avait préféré l’amour sincère d’un honnête homme aux flagorneries d’une myriade de courtisans et sycophantes… Malgré l’insistance de mon grand-père qui aurait accepté volontiers d’accueillir mon père malgré son statut de roturier et de braver les sarcasmes et les usages de la noblesse, elle avait fait le choix de quitter le palais Swarovski pour venir emménager avec mon père, dans une demeure tout à fait correcte située dans un quartier plus populaire ; invivable et déshonorant aux yeux des plus riches. Elle ne s’en plaignait pas, car nous n’avions pas à vivre dans la misère, grâce à la charge de joaillier impérial qu’occupait toujours mon père. Le personnel de notre maisonnée était peu nombreux, mais tous étaient extrêmement attachés à notre famille ; une gouvernante, une cuisinière, deux femmes de chambres et deux valets, autant dire une misère pour l’héritière d’une famille aussi prestigieuse que les Swarovski, selon les standards de la Cour…
Si les habitants du quartier avaient fait preuve d’une certaine méfiance à son arrivée, voire d’une pointe de dédain ou d’antipathie, ils avaient très rapidement été conquis par sa bonté et sa gentillesse naturelles. Ma mère était vite devenue la bienfaitrice du quartier, partageant son temps entre mon éducation et des actions caritatives. De temps en temps, elle n’hésitait pas à aller faire elle-même les courses au marché, et les gens toujours la saluaient, respectueusement et admirativement. Parfois, elle m’emmenait avec elle, et je fus rapidement adopté par les bandes de gamins du coin avec qui j’ai dès lors partagé l’insouciance et les joies simples de l’enfance, le plaisir des jeux et des aventureuses escapades dans les ruelles. Je me sentais à l’aise dans ce quartier jugé canaille, parmi ceux que nobles et boyards traitaient dédaigneusement de moujiks, de rustres ou de vilains, en un mot le petit peuple…
Ces braves gens, pauvres mais dignes, honnêtes et vrais, simples et spontanés, un peu bohèmes et surtout si beaux par leur humanité qui n’était pas défigurée par le fard criard du jeu de miroirs et de faux-semblants auquel se livraient la plupart des nobles et bourgeois de la capitale. Dans ce quartier débordant d’activités, de rires et de cris, de gens et de joies, dans ces ruelles emplies de vie, ses habitants m’avaient en quelque sorte adopté…
J’étais un paradoxe, l’héritier d’une dynastie d’artisans hors-pair, l’héritier d’une vieille et noble lignée de sang princier, l’héritier de l’esprit libre du peuple russe.
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Mon grand-père fut ravi de ma naissance : non seulement était-il devenu le grand-père d’un adorable bambin, mais en « m’adoptant », il avait fait de moi l’héritier légitime de son titre et de ses biens. Il va sans dire que cela fit enrager mon grand-oncle par alliance, le Vicomte Belikov. Sa campagne de dénigrement et de calomnie à l’égard de ma famille ne fit que s’amplifier, tant et si bien que lors de mon entrée à la prestigieuse Académie Pierre le Grand, tous les élèves, rejetons de boyards et de riches familles, firent preuve envers moi d’une évidente froideur, d’un certain mépris, et d’une hostilité teintée de moquerie à peine voilée. Même à sept ans, on sent ce genre de choses…
L’Académie Pierre le Grand. L’école militaire qui formait les élites de l’Empire Russe, l’école où seule la progéniture de la noblesse et de la haute bourgeoisie était admise. D’aucuns la voyaient comme le symbole de la grandeur russe, d’autres comme le berceau des futurs hommes-clefs du pouvoir ; elle n’était pour moi qu’un univers étranger et hostile.
Chaque soir, dès que je franchissais les limites invisibles du quartier Kouznetchny, où vivaient serviteurs et artisans de la Cour Impériale, je revenais en territoire amical, je retrouvais des gens qui m’enivraient de cette joie simple d’être accepté tel quel, aimé et désiré.
Chaque soir, vêtu de mon nouvel uniforme, je retrouvais les gamins de ma bande qui se moquaient toujours gentiment de moi. Toutefois, je voyais bien briller dans leurs yeux une lueur d’admiration et de fierté : malgré mes habits rutilants (du moins avant le début de nos jeux…), j’étais resté le même, l’un d’eux ; et l’un d’eux avait « réussi »…
Chaque soir, je retrouvais la douce chaleur d’un foyer.
Tandis que ma mère lisait au salon, mon père m’entraînait dans son atelier pour me transmettre son savoir, son art, sa passion. Dans cette grande pièce située au deuxième étage de la demeure, lumineuse et surchauffée à cause des fours, j’apprenais à fondre les métaux précieux, à tailler et polir les gemmes, à dompter le feu et à faire naître et vibrer le cristal.
« Tu as ça dans le sang, mon petit Maxime. Dans tes veines coulent le feu et la glace, tout le savoir-faire de notre famille, accumulé et transmis de génération en génération…
Et dans mon cœur, je pressens même que ta maîtrise surpassera la mienne, bien plus que je ne pourrais l’imaginer ou le rêver… Déjà, de façon innée, tu as les gestes précis, l’instinct sûr et infaillible... Je te sens vibrer à l’unisson et résonner avec le cristal, tu es capable de voir la gemme dans sa gangue, de sentir sous tes doigts les lignes de force qui te permettront d’en faire un joyau étincelant, tu sais dans quelles proportions précises allier les métaux, à quelle température les fondre, à quel moment précis les retirer du four, pour obtenir des teintes, des reflets uniques et magnifiques, que moi-même n’ai pu obtenir qu’après de nombreuses tentatives… »
Voilà ce que disait souvent mon père, avec fierté et joie, et peut-être un soupçon d’envie. J’étais son fils, il m’apprenait ce qu’il savait, mais force lui était de constater que je savais d’instinct des choses qu’il ne pouvait m’apprendre…
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A la fin de ma première année à l’Académie, je ne m’étais fait aucun ami parmi les élèves de ma promotion. Au sein de l’établissement, aux yeux des garçons les moins agressifs, je passais pour un solitaire ou un rêveur, car j’avais appris à feindre l’indifférence devant les railleries et les mauvaises plaisanteries des garçons les plus virulents, d’autant plus que j’étais major de la promotion, ce qui n’avait fait qu’accroître leur ressentiment.
Le dernier jour, plusieurs garçons de ma promotion décidèrent de me suivre discrètement après la cérémonie officielle de fin d’année, et lorsque je me retrouvai dans un endroit très peu fréquenté, ils se ruèrent tous sur moi pour me « corriger »…
Je reconnus ceux qui me détestaient le plus, les « têtes brûlées » de l’Académie. Je réussis à me défendre sauvagement, pris de peur, mais leur nombre eut raison de ma farouche résistance : je fus mis à terre et roué de coups de pied. Je me mordais les lèvres pour ne pas crier ma rage et ma douleur, et tentais de rendre coup pour coup, en vain. Me demandant comment j’allais m’en sortir, j’entendis tout à coup une voix familière, qui lançait ordres et menaces d’une voix rageuse.
« Laissez-le tranquille, bande de mauviettes. Vous n’êtes que des lâches, pour être obligé de venir à douze pour le battre… Ici, vous êtes sur mon territoire et sur celui de Maxime. Alors, vous allez le payer cher… »
Avec soulagement et exultation, je reconnus Piotr, le fils d'une camériste du Palais d'Hiver, mon meilleur ami. Nous étions les chefs de la bande de gamins du quartier, une petite bande de dix petits hommes, mais les meilleurs… Ils étaient tous là, et sans attendre de réponse de mes persécuteurs, ils se lancèrent tous dans la mêlée. Cela eut pour effet de me redonner courage et vigueur ; je me relevai pour participer à la contre-offensive. Nous sommes sortis victorieux de cette confrontation, non sans avoir eu la satisfaction d’avoir déculotté mon plus détestable détracteur, le fils d’un baron ou quelque chose comme ça…
Piotr demanda aux autres de se disperser et de rentrer chez eux, puis accourut pour me soutenir et m’aider à marcher.
« Maxime, tout va bien ? Attends, appuie-toi sur moi. Je vais te raccompagner jusque chez toi.
- Merci Piotr, je ne sais pas ce que j’aurais fait sans toi…
- Je regrette seulement de ne pas être arrivé plus tôt…
- Mais à cause de moi, tu risques d’avoir des ennuis, tous sont des élèves de l’Académie, tu sais ce que cela veut dire…
- Et alors, tu crois que notre bande aurait laissé ces vauriens pénétrer notre territoire et te frapper impunément ?
- Piotr…
- T’es mon frère, Maxime. Alors, arrête. »
Piotr avait évité de croiser mon regard en disant cela, mais sa voix vibrait avec tant d’intensité et de sincérité, que j’en fus remué au fond de mon cœur… Nous avons continué à marcher en silence, mais le lien qui nous unissait nous apparut alors indestructible.
Lorsque je suis arrivé à la maison, ma mère et la gouvernante se précipitèrent vers moi, car même si je n’avais que quelques contusions et égratignures, on ne pouvait pas dire que j’étais beau à voir. Tandis que je fus confiée aux bons soins de Sofia, notre fidèle gouvernante, Piotr fut emmené dans le petit salon, où ma mère dut sûrement lui demander des explications. Mon ami était déjà venu à de nombreuses reprises à la maison, et mes parents l’appréciaient beaucoup. Une heure plus tard, Sofia m’avait rendu propre comme un sou neuf et nous sommes donc passés à table, car mon père venait de rentrer. Piotr fut invité à rester pour le souper avec nous, et un message fut porté à sa mère pour la rassurer. L’atmosphère à table était relativement détendue. Après le repas, nous allâmes au salon et, m’asseyant sur les genoux de mon père, je lui fis le récit de mes mésaventures de l’après-midi et les faits d’armes de Piotr, sans omettre les noms de nos ennemis ; mon père remercia Piotr, et se contenta de me caresser les cheveux, sans trop parler. Il me dit simplement que ce soir, je ne viendrais pas à l’atelier avec lui comme à l’accoutumée, car il fallait que je me repose et reprenne des forces. Il chargea notre majordome de ramener Piotr chez lui, avec un petit cadeau pour ses parents, et me demanda de monter me coucher.
Mon père ne jugea pas utile de me dire que notre majordome avait également été chargé de se rendre au Palais Swarovski pour prévenir mon grand-père des événements ; et ce qui survint le lendemain prouva que sa prévoyance n’avait pas été inutile.
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Des bruits dans la rue me réveillèrent dans la matinée. Plus que des bruits, c’était le murmure houleux d’une foule mécontente, pleine de ressentiment et de sourde colère… Intrigué, je me levai et allai à la fenêtre pour essayer de comprendre ce qui se passait, quand mon père entra dans ma chambre et, laconiquement, me demanda de m’habiller rapidement et de descendre au salon.
Là, je vis ma mère et mon grand-père, au cou duquel je sautai, mais qui après m’avoir embrassé, me repoussa gentiment. C’est alors que je vis leur mine soucieuse et préoccupée.
« Bonjour, mon tendre petit Maxime, dit mon grand-père. On m’a tout raconté à propos de ce qui s’est passé hier. Je viens tout juste d’arriver, mais je pense qu’il est un peu trop tard… »
« Trop tard pour quoi, grand-père ?
- Pour arrêter le baron Viktor Grishenko, commandant de la caserne des Régiments Ismailofsky… Il se trouve sur la place du marché, et avec ses hommes, il a rassemblé de force huit de tes camarades et d’autres enfants qui se trouvaient là par hasard. Il a convié les parents des autres garçons qui t’ont attaqué hier. Le baron est un homme mauvais, et rancunier. Il n’a pas supporté le fait que son fils ait été humilié et a donc décidé de donner la bastonnade aux gamins de ton quartier.
- Et Piotr ? m’écriai-je spontanément, comme blessé à cœur.
- Il est déjà sur la place avec les autres, et… »
Sans plus attendre, je m’élançai vers la place que m’avait indiquée mon grand-père, et courus à en perdre haleine. La place était déjà bien remplie : au centre, mes camarades ainsi que d’autres garçons que je ne connaissais pas, torses nus, agenouillés, alignés, derrière lesquels un gros homme en uniforme chamarré paradait, le fouet à la main ; derrière lui, une rangée de marchands et de boyards qui observaient le spectacle d’un œil morne ; ils étaient protégés de la foule du quartier qui affluait par un carré de soldats impériaux, baïonnette au poing.
Je ne comprenais pas vraiment ce que se passait, mais je me frayais un chemin pour approcher du centre. Quelques personnes, me connaissant, s’écartaient et j’arrivai enfin au premier rang, pour assister au cruel spectacle. Je voulus crier, exiger des explications, mais les soldats immobiles formaient un rempart muet, menaçant et impassible devant moi. Inutile d’essayer de passer, me disais-je, quand tout à coup, ils s’écartèrent pour laisser un passage : mon grand-père était arrivé derrière moi et s’avançait. Il me prit par la main, et le rang des soldats se reforma derrière nous. J’avais l’impression d’être au milieu d’une arène, où l’on allait châtier publiquement mes camarades innocents.
Le baron, en nous entendant approcher, fit en me voyant une grimace hautaine qui disparut aussitôt lorsque son regard croisa celui de mon grand-père. D’un geste du bras, il nous invita à nous rapprocher de lui et parla d’un ton mielleux.
« Votre Excellence, Votre Excellence, quel honneur de vous voir ici… Vraiment, je ne vous attendais pas, mais je vous en prie… Venez, venez.
- Que se passe-t-il ici, Commandant Grishenko ? Que signifie tout ceci ?
- Nous allons rétablir l’ordre dans ce quartier anarchiste, pour que la paix et la tranquillité règnent dans la Cité des Tsars, dans ses moindres quartiers… Il ne faut pas laisser pousser l’ivraie…
- Qu’est-ce que ces enfants ont à voir avec tout cela ? Et qui a mobilisé ces gardes du régiment Ismailofsky sans ordre militaire ? Et qui sont tous ces gens ? »
Mon grand-père posait les questions sur un ton péremptoire, en homme sûr de son autorité ; il ne regardait même pas le baron, mais ses yeux se promenaient sur les pauvres enfants agenouillés et apeurés, puis sur les hommes richement vêtus, pères des élèves de l’Académie qui m’avaient attaqué la veille, assistant à la scène, complices, mais baissant les yeux pour ne pas croiser le regard du puissant Comte Swarovski.
Le Baron ne sembla pas se démonter, et répondit crânement, avec un ton obséquieux :
« Voyez-vous, Excellence, ces garnements anarchistes sans la moindre éducation ont osé attaquer en plein jour des enfants d’excellentes familles, tous élèves de l’Académie Pierre le Grand, preuve de leur supériorité face à ces manants… Evidemment, cet acte de rébellion vis-à-vis de l’ordre établi ne peut rester impuni sans quoi le chaos ravagerait notre si belle et si paisible cité de Saint-Pétersbourg.
Aussi, en tant que commandant de caserne, garant de l’ordre public, ai-je pris le soin de convoquer les pères des malheureuses victimes afin qu’ils se rendent bien compte que justice sera rendue. Il est de notre devoir d’apprendre à ces moujiks où se trouve leur place… »
Je fulminais intérieurement et n’avais qu’une envie : me ruer à la gorge de cet ignoble individu pour lui faire retirer ses mensonges. Mais la main ferme de mon grand-père était posée sur mon épaule, son visage sévère, insondable et imperturbable.
« Mais je serai grand prince, reprit le commandant de la caserne, car il ne sera pas dit que la justice impériale que je représente n’est pas magnanime… Aussi, tous ceux qui reconnaîtront leur crime ne seront pas bastonnés, mais je commuerai leur peine, dans ma grande mansuétude, en travaux d’intérêts généraux, pour deux semaines dans un camp de la campagne pétersbourgeoise… Mais… Avec ceux qui persisteront dans leur mensonge et leur tort, je me devrai d’être impitoyable, car il est de mon devoir de protéger ces braves citoyens ainsi que leurs enfants, en éduquant paternellement la canaille comme il se doit. Ils recevront cinquante coups de fouet, de ma main, et leurs pères seront emprisonnés pendant une semaine pour leur faire réfléchir à l’éducation de leur progéniture. »
Puis, alors que mon grand-père gardait une immobilité de marbre, le Baron passa devant la rangée de garçons. Et il leur posa cette question : « Reconnaissez-vous avoir attaqué les enfants des bourgeois ici présents sans aucun motif valable ? Vous repentez-vous de votre crime ? »
Comment ces enfants, terrorisés à la vue du fouet et des soldats impériaux et à l’annonce des châtiments, humiliés et à genoux, comment n’auraient-ils pas confessé n’importe quoi ? L’un après l’autre, ils plaidèrent coupables, encore plus honteux de devoir mentir que d’avoir frappé un enfant de bourgeois. Puis arriva enfin le tour du dernier, le seul à n’avoir pas baissé la tête, gardant courageusement sa dignité et sa fierté, ne ployant pas sous le joug de l’injustice, quand bien même il était terrorisé. Mon cœur ne fit qu’un bond : je reconnus Piotr. Le Baron sentit en sa dernière victime une velléité de rébellion et de non-soumission à son pouvoir tyrannique, et comme tout prédateur, cela l’excita et il décida de jouer avec sa proie totalement impuissante. Avec un sourire sardonique, le Baron se mit à tourner autour de Piotr et osait caresser la blanche peau de son torse avec l’extrémité de son fouet. Ce dernier se faisait violence pour rester imperturbable, stoïque, endurant ce contact froid et écoeurant avec une force admirable.
« En voilà un qui me semble être une forte tête…, dit le Baron, lentement. Avoues-tu ton crime, vaurien ? »
« Non, répondit sans trembler mon ami.
- Tu oses me contredire ? Sais-tu que j’ai le pouvoir de te châtier pour ton impertinence et tes mensonges ? N’as-tu pas peur de moi ?
- Non.
- Tu persistes dans ton aveuglement… Je crois que je vais être obligé de t’apprendre les bonnes manières… »
Le commandant Grishenko s’énervait maintenant et la détermination de Piotr ne faisait qu’accroître sa rage. Il leva son fouet et le fit claquer dans l’air. Le son, sec et sinistre, arracha à la foule un frisson de frayeur lorsqu’elle pensa que cet enfant goûterait à la morsure du fouet, et un murmure de contestation et de sourde colère gronda dans l’assistance. Même les bourgeois commencèrent à se tortiller maladroitement : ils avaient voulu punir ces gamins certes, mais là, le commandant allait un peu loin, et certains d’entre eux semblaient peut-être regretter de s’être laissé embarquer là-dedans, car ils devenaient quand même publiquement complices d’un bourreau impopulaire. Mais ils n’osaient rien dire. Et le fouet se leva à nouveau et cette fois, Piotr ploya sous le coup de la douleur et serra les dents pour ne pas hurler. Une marque rouge apparut sur son épaule et son omoplate droite. Le fouet s’abattit une seconde fois puis une troisième, et dans sa cruauté, Grishenko frappa exactement au même endroit, et la marque se mit à saigner, maculant la peau de mon ami, qui se faisait violence pour rester digne et empêcher le sadique commandant de savourer ses cris.
Je n’entendais plus le grondement de la foule, ni les murmures des bourgeois, je ne sentais plus la main de mon grand-père qui me retenait, je ne voyais plus que mon ami Piotr, effondré et blessé. Alors, tandis qu’à nouveau le fouet s’élevait, je me libérai et courus pour m’interposer entre Piotr et ce tortionnaire. Et je hurlai. Car Grishenko n’avait pu ou n’avait voulu arrêter son geste et le fouet cruel me mordit le dos, protégé heureusement par ma chemise et un veston. Je tombai aux côtés de Piotr et nos regards se croisèrent ; malgré sa surprise et sa douleur, il trouva la force de me sourire péniblement et j’en oubliai ma souffrance…
« Cela suffit, Grishenko ! Vous en avez assez fait ! » cria aussitôt mon grand-père, visiblement furieux.
Il arracha le fouet des mains du commandant, demanda à deux femmes de l’assistance de venir me chercher ainsi que Piotr pour nous soigner, et ordonna aux soldats du régiment Ismailofsky, hésitants – qui ne savaient plus à qui obéir – de s’écarter pour les laisser passer.
Le commandant fulminait, mais il n’était pas au bout de ses surprises. Il eut le malheur de s’apprêter à protester ; et le regard d’acier que mon grand-père lui jeta lui cloua le bec.
« Grishenko, vous n’êtes qu’un soudard corrompu et imbu de votre position, vous n’êtes même pas un bon militaire, ni un bon gestionnaire. Par l’autorité qui m’est conférée par son Altesse le Tsar Nicolas, en tant que Général Feld-maréchal de l’Empire, je vous démets de vos fonctions de commandant du régiment Ismailofsky. »
Un silence incrédule et stupéfait suivit cette réplique péremptoire, tandis que le commandant se décomposait à vue d’œil. Les bourgeois n’osaient plus bouger tandis que la foule hésitait à exprimer son soulagement, sa satisfaction et son respect pour le vieil homme qui venait de mettre un terme à cette folie et de réparer une injustice criante ; ce même vieil homme qui me reprit avec douceur dans ses bras et retourna chez moi sans se retourner, sans un autre mot, calme et inébranlable, suivi par la femme qui portait Piotr. Et la foule se dispersa, badauds, soldats et les boyards, comme réduits au silence par la présence, l’aura et l’autorité de ce vieil homme qu’était mon grand-père, ce héros. Dernière modification par Angefeu : 20/09/2007 à 21h49. |