| Minotaure
| [Nouvelle] Une Histoire de Conscience | | Une histoire de Conscience
Premier Acte
L’Esprit s’éveilla.
Mais il était seul, perdu on ne sait où. Ce pourrait bien être dans sa tête ou dans l’espace.
Puis il pensa. Sa première réflexion fut qu’il était capable de le faire. Il pensait donc il était.
« Et c’est déjà une bonne chose »
Ensuite, il regarda autour de lui. Rien n’existait, seuls lui et ses pensées. Il était Tout, l’Unique. Et puisqu’il n’y avait rien d’autre, il ne pouvait que chercher parmi sa mémoire. Tout au fond de son être se trouvait sûrement l’explication. Introspectif, il s’efforçait de se rappeler. Il cherchait en lui-même la vérité, et c’est heureux qu’il s’aperçut qu’il connaissait certaines choses. Il se sentait humain mais pourtant rien dans son état actuel ne pouvait le prouver. Il connaissait tout de la vie humaine, comme s’il l’avait étudiée. Peut-être bien était-il historien ou sociologue.
Il savait ce qu’était un restaurant, une voiture ou encore où se trouvait la Chine. Il pouvait citer tous les empereurs romains, et il savait même que César n’en faisait pas partie. Sa connaissance s’étendait au-delà des Temps et des époques.
Il était une grande Intelligence. Il pensait donc il existait, mais en plus de cela son intellect dépassait de loin la norme humaine. Ainsi, même s'il ne savait ni où ni qui il était, les choses auraient pu être aisément pire.
Mais passons. Cet Esprit était esseulé et perdu, et c’est là une bien triste chose.
Peut-être un comateux, étendu sur un lit dans un hôpital. Peut-être un vieil homme délirant en attendant sa fin. Ou encore un fantôme errant dans l’espace infini. A cette supposition il tiqua.
« Si c’est bien cela, je devrais voir les étoiles et pourtant rien ! »
Il s’énervait, comme si la solution apparaîtrait en s’agitant de la sorte.
Et s’il l’était un écrivain, plongé dans un rêve étrange, sujet de son prochain roman. Sinon un musicien qui se serait oublié dans sa mélodie, ou un rêveur perdu dans l'immensité bleue des yeux de sa fiancée.
Au fond, tout était plausible. Il n'était qu'un Esprit perdu qui ne savait plus qui il était.
Alors qu’il essayait de se rappeler, cloisonné dans les méandres de ses pensées, une explication lui vint à l’esprit : il était fou. Un fou amnésique, vivant dans son propre monde, qu’il aurait crée à sa convenance; un univers qui prendrait place dans sa tête devenue folle. Lui seul existait vraiment.
Mais autre chose le troubla. Il réfléchissait avec logique et bon-sens, et rien ne pouvait laisser supposer qu'il était fou. S'il était fou, il ne pouvait certainement pas le savoir car il ne pourrait pas tenir un raisonnement juste. A vrai dire, il ne pouvait croire à sa folie : il se refusait à se considérer comme dément.
Et pire encore, il était sûr qu’il pouvait créer dans son monde tout ce qu’il voulait. Peut-être était-ce normal qu’il puisse tout créer simplement en se l’imaginant. Après tout, il était dans son propre monde, dans sa folie. Et comme il n’avait jamais été fou, il ne savait pas si tous les fous pouvaient faire cela.
Alors il essaya de faire apparaître quelque chose, mais auparavant il se sonda une dernière fois. Dans sa mémoire se trouvaient des sortes d'explications sur ses capacités bien étranges, comme des fragments de mémoire de sa vie passée. C’était presque un mode d’emploi qui lui expliquait clairement comment façonner un monde, comment faire apparaître du néant un lapin ou bien une chaussette. « Il suffit pour cela de s’imaginer avec précision l’objet désiré…. » pouvait-il lire. C’était relativement simple, se dit-il. Et à la suite : « Non, je suis fou. Je m’imagine toutes ces choses et rien de tout cela n’est réel. Je l’ai créé de toute pièce afin que mon esprit trouve une raison de vivre. »
Mais désormais, au moins, il avait un passe-temps. C’était même un but. Il voulait donner naissance à un monde qui proviendrait de son imagination fertile. C'était passablement excitant.
Comment s’y prit-il ? C’est simple. Il pensait à une plaine magnifique, en fait une grande surface verte. C'était un gigantesque plan de travail en quelque sorte, car l'inexistence du haut et du bas lui avait donné envie de repères.
Et curieusement ou pas, la plaine apparue. Elle n’était pas très belle, une grande surface plane d'un vert plutôt vif. Il est très dur de s’imaginer avec précision une plaine.
Il dut recommencer plusieurs fois avant d’avoir une prairie qui ressemblait à quelque-chose.
Il y mit de grands arbres majestueux, des fleurs qui répandaient un parfum délicat et une rivière d’eau fraîche qui rivalisait de beauté avec les jonquilles qui la bordaient. Le tout simplement en l'imaginant.
Quelle utopie, pensa-t-il, un bien joli monde qui m’amuse beaucoup !
Mais il regretta de ne pas avoir ordonné en premier lieu « que la lumière soit ». Son ego s’en serait gonflé de fierté. Ensuite il aurait fait apparaître le ciel puis la terre et les eaux. Mais il n’y avait pas pensé, et d'ailleurs le jour s’était fait tout seul. « Sûrement y ai-je pensé sans m’en apercevoir ».
Il réalisa alors que tout ce qu’il pensait, consciemment ou pas, apparaissait. Il s’en moquait car personne ne pouvait rire de ce qu’il faisait apparaître ainsi. C’est étonnant toutes les choses que notre esprit conçoit sans qu’on lui en ai donné l’autorisation.
Mais en réalité ses créations conscientes était bien plus risibles. Un lapin informe et une grosse chaussette rouge à carreaux. Voilà tout ce qu’il visualisait en premier lorsqu’il pensait à un lapin ou à une chaussette : c’était ce que sa mémoire gardait de la chose. Et avant qu’il n’ai pu rectifier quoi que ce soit, elle apparaissait , telle qu’il se l’était remémorée.
Il manquait terriblement de pratique.
« En somme, je suis un fou amnésique qui se prend pour Dieu »
Second Acte
Il créa ainsi un monde adorable, un vrai paradis. Mais quelque chose le décevait, en effet il ne pouvait pas se matérialiser sur son monde. Il était seulement spectateur, Esprit ou encore Intelligence.
Et s’il y avait sur sa plaine des colonies entières de lapins et de véritables forêts d’arbres splendides, il lui manquait tout de même un écosystème complet. Non pas qu’il ne sache pas le faire, il ne s’était en fait jamais penché sur le problème. Il faudra qu’il s’y attèle tôt ou tard.
Une fois encore il dû chercher parmi ses souvenirs un moyen de créer cet écosystème. Il savait qu’il savait mais il devait se souvenir précisément de la marche à suivre. Dieu avait-il eu besoin de conseils ?
Et c’était comme une lettre, où il pouvait lire les explications. Ou plutôt il s’imaginait les lire. Il s’aperçut alors que tout son monde était à refaire, car il devait suivre pas à pas le « Guide de création de monde » pour bien faire.
Mais il n’en eut pas le courage et tenta alors de continuer sur ce qu’il avait déjà fait, essayant de rattraper les erreurs et de donner forme à un monde efficace où il n’aurait pas besoin de faire apparaître régulièrement un énorme tas de carottes pour ses lapins, et de transporter lui-même les polens des arbres.
« Une fois ce monde autonome, je pourrais penser à autre chose »
Et il réussit, avec plus ou moins de succès. Son monde était désormais somptueux, il ne savait pas réellement comment il avait pu créer des paysages si admirables. De profondes vallées sillonaient une forêt de cèdres que la neigne blanchissait sur les sommets. Mais il n’y avait toujours pas d’habitants intelligents sur son monde. Il savait que fonder une civilisation était très difficile, beaucoup trop de facteurs entraient en compte.
Et puis comment définir le caractère intelligent….De quelle manière s’y prendre ?
Mais en fait, tout cela commençait à l’ennuyer sérieusement. Il voulait plus que tout lever le voile sur son existence. A quoi tout cela allait-il le mener ?
Il replongea alors dans ses souvenirs, à la recherche de nouveaux renseignements. Il chercha malgré tout des explications sur la création d’une humanité ou d’une forme d’intelligence quelle qu’elle soit. Devait-il la créer à son image ?
Mais en vérité il essayait plutôt de trouver des informations sur ce qu’il était. Il n’en pouvait plus de se considérer comme une entité pensante sur un monde illusoire. Il voulait savoir pourquoi, comment et où. Plus que tout, il désirait comprendre et connaître le véritable but de son existence. Lui n’en avait pas la moindre idée mais peut-être sa mémoire, elle, le savait.
Et c’est alors qu’il tomba sur une nouvelle lettre. Celle-ci était très étrange, la sensation qu'il éprouvait n'était pas la même que lorsqu'il se remémorait les chapites du Guide.
« Bonjour,
Je ne sais même pas si quelqu’un pourra lire ce que j’écris. Je ne sais pas vraiment si j’existe. Tout autour de moi n’est qu’illusion, je l’ai crée de toute pièce car je suis un Dieu perdu. J’erre depuis un temps incalculable et je ne saurais pas dire si je suis apparu un jour ou si je suis là depuis l’éternité. En fait le temps ne compte plus pour moi.
J’ai commencé par croire que j’étais fou et j’attendais le moment où je me réveillerais enfin. Mais depuis tout ce temps je n’y crois plus. Je suis vraiment un Esprit et j’ai vraiment crée un monde.
Peut-être n’existe-il que dans ma tête ou peut-être est-ce le vrai monde comme je me l’imagine ; et je serais alors le Dieu auquel je ne crois pas avoir un jour cru. Ce serait paradoxal … Dieu serait-il un homme qui créerait son espèce pour retrouver son monde ? Est-ce une boucle sans fin ?
Je n’en sais rien. Je délire, je divague et m’éloigne de mon but principal : j’ai écris cette lettre car j’ai une petite idée de ma vraie situation. Mais je n’ose y croire.
J’ai trouvé au fond de ma mémoire une lettre, une vraie lettre comme celle que je suis en train d’écrire. Elle raconte une drôle d’histoire. C’est un autre Esprit qui l’a écrite … Il a crée tout comme moi un vrai Paradis, une seconde Terre. Mais il ne pense pas être fou, en fait il ne parle pas de ses pensées. Il raconte comment il a crée de nouvelles espèces animales, il explique toute son histoire, c’est une sorte de journal. Il semble qu’il a pris beaucoup de plaisir à concevoir un monde.
J’ai finit par comprendre que ce n’était pas une lettre, seulement un recueil de ses inventions.
Mais alors, où est cet esprit ? Et que fait cette lettre dans mes souvenirs ?
Peut-être l’ai-je écrite… J’aurais alors tout oublié.
Mais où est le monde qu’il a crée? Suis-je ce même esprit qui jadis écrivit ce journal ?
Je crois que tout a recommencé à zéro. Le néant est revenu, et je me suis éveillé. Je suis peut-être le même que dans le journal, amnésique. Sinon un autre Esprit vivant dans le même monde.
Mais quoiqu’il en soit tout a été détruit.
Ou alors je me trompe et il existe une autre explication…
Mais je suis heureux d’écrire cette lettre afin qu’un jour, lorsque tout aura recommencé à nouveau, un autre Esprit puisse la lire et avoir connaissance de ce que j’ai découvert.
Quoi qu'il en soit, je continuerais à développer ce monde jusqu’à la fin, jusqu’au jour où tout disparaitra ».
« Quelle triste lettre ! Si cet esprit était là avant moi, à faire la même chose, et qu'auparavant un autre faisait pareil, nous sommes certainement là depuis la nuit des Temps à façonner le vide pour en faire un monde. En vain. Tous nos efforts sont régulièrement anéantis. »
Des Dieux qui n’auraient même pas le contrôle de leur propre monde. Une espèce destinée à répéter la même chose, après chaque fin du monde.
L’Esprit en fut désolé, écœuré du déroulement des choses. Il ne souhaitait pas particulièrement vivre, il ne supportait plus l’utopie qu’il avait lui-même crée, où il mourrait d’ennui. Mais il ne pouvait supporter l'idée que ses prédécesseurs innombrables, lui-même ainsi que ceux qui suivront vivent sans fin la même histoire.
« C'est insuportable. Je ne connais pas la vérité, mais que je sois Dieu ou fou, je ne veux pas être un chaînon d'une chaine sans fin. Je ne veux même pas que cette chaîne existe.. Qu’un autre moi crée une fois de plus un monde qui sera détruit ? A quoi bon ! Et tout ça sans avoir su pourquoi. »
L'amertume et l'accablement s'emparèrent de lui. Mais aussi une grande pitié pour cette pauvre existence. Tout ses sentiments se fondirent en un mélange peu subtil dominé par la colère qui lui fit prendre une décision. Il se moquait des conséquences désormais.
Troisième Acte
Il se mit alors à chercher un moyen de mettre fin à tout cela. Il voulait à tout prix stopper le processus, pour qu’après lui il n’y ait Rien. Pour que cet enchaînement sans fin d’esprits ignorant la vérité cesse enfin.
Alors il oublia le monde, il oublia le vide et oublia même qui il était. Il n’était plus concentré que sur une seule chose : il cherchait la destruction de tout ce qui existait et pas seulement de son monde. Il désirait plus que la Fin.
Et au bout d'un temps indéterminable il trouva. Parmi ses souvenirs il pouvait lire le moyen de tout arrêter. Il en avait les moyens s’il le souhaitait.
Mais lui qui n’était qu’un maillon d’un cycle sans fin avait-il le droit de décider pour d’autres ? Pour une infinité d’autres ?
Il ne pouvait se résoudre à prendre une telle décision. Après tout, un des esprits avait pris plaisir à créer son propre monde.
« Et pourtant, je suis peut-être le seul à avoir compris tout cela. Et tôt ou tard je disparaitrai. »
Ce fut décisif. Il comprit que l’anéantissement de son univers allait arriver. Tout disparaîtrait, ses souvenirs et son monde, et le suivant ne connaîtrait pas la vérité. Il ne saurait pas qu’un autre avant lui avait fait la même chose, que jusqu’à la fin des temps il était destiné à se répéter, perdant parfois la mémoire, oubliant son passé.
« Plus le temps de faire une lettre, je dois tout arrêter et tant pis si ça ne marche pas. »
Il visualisa la marche à suivre.
« J’aurais essayé »
Il entama le processus, qui commençait à l’anéantir. Perdant ses souvenirs, brisant l’équilibre de son monde, il voyait la fin venir, mais cette fois il l’avait choisie.
«Que tout cela cesse ! »
Ce fut sa dernière pensée.
Et l’Esprit mourut.
Et plus Rien n’existait.
Quatrième Acte ?
Le jeune garçon rentrait enfin chez lui après une dure journée d’école. Ces temps-ci, les professeurs donnaient beaucoup d’exercice. Il devra les faire avant de pouvoir jouer.
Avant tout, il pris un bon verre de jus d’orange, comme il en avait l’habitude.
Il commença ensuite ses devoirs. Des mathématiques, de l’anglais et, bien sûr, de l’informatique. Aujourd’hui comme souvent seul l’informatique l’intéressait. La plupart des élèves préféraient de loin cette matière aux autres sciences, si on peut appeler quelque chose que tout le monde pratique plusieurs fois par jour une science.
Lui n’y avait pas encore droit, mais bientôt il pourrait posséder son propre compte et avoir accès aux extraordinaires Serveurs Centraux, comme tous les adultes.
Une fois tout ses devoirs faits, l’enfant brancha son ordinateur. La pièce où il se trouvait disparut, laissant place à un monde virtuel. Tout était ludique, sans dangers. Si autrefois la fadeur de ce monde repoussait les gens, désormais rien ne différenciait au toucher une vraie feuille d’un équivalant virtuel.
Il lança alors un logiciel qu’il affectionnait particulièrement. Il l'avait depuis à peine un an, mais il le maitrisait déjà comme un chef ! C’était un créateur de jeux vidéos, avec une Intelligence Artificielle intégrée pour aider à la réalisation du monde. Mais à l'ouverture du programme, un message d’erreur s’afficha à l’écran.
« ERREUR !
I.A. INTROUVABLE
DESINSTALLATION PROPABLE »
Il compris aussitôt le problème, il s’y attendait depuis longtemps. Il avait l'habitude d'eteindre son ordinateur lorsqu'il ne s'en servait pas, par souci d'économiser l'énergie.
Mais il était fortement déconseillé d’arrêter souvent son ordinateur avec un tel programme. Beaucoups de rapports montraient que l’I.A. ne semblait pas apprécier de telles coupures. Cependant, comme chaque Intelligence était différente - sinon le même intellect se répéterait et on parlerait alors d’automate - on ne pouvait établir de normes.
Etrange. Mais il n’était pas étonné pour autant. Depuis que ses parents avaient acheté le logiciel il n'avait jamais cessé de le dire : l’IA était défectueuse. Elle avait parfois des sentiments étranges pour une machine, presque humains. Mais pourquoi s’était-elle désinstallée ? Parce qu’il éteignait trop souvent son ordinateur ?
Y avait-il un rapport ?
Peut-être était elle trop humaine.
Peut-être, s’apitoyant sur son sort, n’avait-elle pas accepté ce à quoi elle était destinée.
« Servir, sans même savoir qui ni pourquoi. » |