| [Concours] L'objet vivant-texte n°2 | | "Personne ne garde de souvenir de sa naissance,
Encore moins celui de sa conception,
Si ce n'est peut-être quelques sensations,
Comme celle d'une chaleur intense...
Puis un contact liquidien long
Et enfin celui de l'air extérieur,
A la fois douloureux et salvateur
A la première inspiration.
Son enfance fut assez triste :
Très tôt, elle fut captive avec ses sœurs
D’une pièce étroite et sinistre
Où leur parvenaient d’étranges odeurs,
Dont celles de la naissance d'autres frères et sœurs.
Elle resta ainsi un moment à attendre
Qu'on vienne soudain les chercher,
Pour sans douceur les installer
Dans un fourgon qui passait les prendre.
Celui-ci les emmena en urgence
A un centre d'adoption
Où elles auraient peut-être la chance
De trouver enfin une maison.
Mais ce fut de nouveau l'attente,
Car on n'adopte pas si facilement :
Il faut obtenir l'accord de l'autorité compétente,
Constituer un dossier avec des documents
Certifiant notamment qu'on est apte à adopter
Et, en dernier lieu, régler tous les frais.
Elle finit par désespérer,
Derrière cette vitre grillagée,
A voir tous ces gens défiler
Sans jamais s'arrêter.
Le jour tant attendu, elle n'y croyait plus :
Un frêle jeune homme lui jeta son dévolu.
Il l'acheta avec toute sa famille et c'est ainsi
Qu'elle jura de le protéger au péril de sa vie.
Arrivée à son nouveau foyer,
Elle fut confortablement installée,
Dans une pièce aux murs bien épais
Et au sol tout de velours matelassé.
Son jeune propriétaire la manipulait avec douceur,
La contemplait tel un objet de grande valeur,
Avant de la reposer auprès de ses sœurs
Et d'un tour de clef la préserver des voleurs.
Ainsi sa vie paisiblement perdura
Jusqu'à cette semaine maudite
Où le regard si joyeux de son maître se voila
Et que notre amie en resta toute interdite.
Un soir, il la prit avec ses cinq sœurs,
Les plaça l'une après l'autre avec doigté,
Côte à côte, dans d'étroites demeures
A leur taille parfaitement adaptées.
Il y faisait sombre et froid,
Comme lors de la toute première fois.
Elle réalisa alors que tout serait bientôt terminé ;
Sans regret car elle protègerait celui qu'elle aimait.
Lorsqu'il fit feu, elle fut projetée à l'extérieur,
Mais au lieu de la chair d'un attendu agresseur,
Elle pénétra celle de l'être qui lui était le plus cher
Et finit sa course en plein milieu de son cœur.
Ainsi malgré tout son amour, elle avait échoué…
Ou peut-être était-ce là le seul moyen de le sauver ?" |