| Titanide
| [Ecrits] Membres d'Hyjoo | | La voix des morts :
Elle avait froid. Terriblement froid. Un vent glacé lui arrachait impitoyablement ses dernières traces de vigueur. Il hurlait à ses oreilles sans relâche, indifférent à la souffrance qui sourdait derrière son front, et qui tenait plus d’une terreur sans nom que d’une tangible douleur.
Elle se replia sur elle-même, et prit son visage entre ses mains frêles dans l’espoir d’apaiser cette lancinante et insupportable torture.
Ne tenant plus, elle se mit brusquement à hurler comme une démente, laissant échapper ses larmes sans y trouver le moindre soulagement. Recroquevillée tel un fœtus, elle aspirait plus que tout à cet insaisissable état de grâce que la vie n’accorde qu’aux prémices de notre existence.
Inexplicablement, et aussi brusquement qu’elle s’était intensifiée, la douleur s’amenuisa suffisamment pour qu’elle tente d’entrouvrir ses paupières. Craintivement, elle accommoda sa vue au travers du voile de ses larmes, et à genou dans la boue, elle posa son regard sur des branches arrachées qui gisaient éparses autour d’elle.
Le vent soufflait toujours avec force, faisant claquer contre ses cuisses mises à nu, la lourde tunique blanche qu’elle portait. Une pluie fine se mit à tomber, rendue cinglante par les rafales de ce souffle dément. Elle resserra ses bras autour de sa poitrine, cherchant un repère, une chose qui puisse lui paraître au moins vaguement familière… mais elle était complètement désorientée.
Les larmes l’aveuglèrent un peu plus. Elle les chassa rageusement d’un revers de sa main, et porta son regard sur le torrent dont le grondement sourdait juste derrière elle.
Elle aperçue alors une forme humaine étendue sur la berge boueuse toute proche. Elle ne distinguait que son dos, immobile, recouvert d’un tissu bleu détrempé. Tremblante, elle se leva doucement, prise de légers vertiges. Elle fit quelques pas en direction de ce qui semblait bien être un homme, et se faisant, elle pu constater à loisir l’état de faiblesse dans lequel elle se trouvait. Ses pas mal assurés, elle se dirigea tant bien que mal vers la berge. Cet homme avait sûrement besoin d’assistance, et peut être pourrait-il lui dire ce qui se passait. Elle chassa une fois de plus les larmes qui inondaient ses grands yeux verts, et se mêlaient à l’eau de la fine pluie qui achevait de la glacer jusqu’aux os.
Mais alors qu’elle n’était plus qu’à quelques pas de la silhouette nonchalamment étendue sur le flanc, elle distingua un bras qui dépassait curieusement de sous son corps ; toujours aussi immobile… Ce membre était pâle et meurtri… mais surtout il formait un angle étrange avec le reste de la silhouette…
Elle tomba brusquement à genoux en étouffant un cri lorsqu’elle réalisa que cet homme n’était plus qu’un corps sans vie, ravagé par les flots qui l’avaient engloutis.
Le souffle coupé par le choc, elle sentit à nouveau les larmes ruisseler le long de son visage.
Elle resta un long moment ainsi, sans parvenir à esquisser le moindre geste, des mèches de ses fins cheveux châtains agités par le vent et la pluie devant ses yeux, les mains en coupe sur ses lèvres afin de contenir les cris de désespoir et de terreur qui menaçaient à tout instant de la submerger.
La raison, cette alliée hasardeuse, tentait de tirer son esprit des ténèbres insidieuses qui s’emparait d’elle inexorablement. Elle mit toute sa concentration à contribution pour obtenir ne serait-ce qu’un fragment d’explication, une étincelle de compréhension … mais rien ne s’imposait à son esprit agité. Rien. Pas le moindre souvenir de ce qui avait bien pu arriver… et avec un effroi grandissant, elle réalisa qu’elle ne se rappelait en aucun cas d’où elle venait, ni même qui elle pouvait bien incarnée… un vide effrayant l’envahissait...
Alors ses pleurs se tarirent tout à fait.
Lentement, tout en tremblant violemment, elle s’approcha toujours à genoux, de ce corps brisé. Elle ne distinguait pas son visage. Elle tendit sa main, et la posa sur l’épaule du défunt… ce contact était si froid… elle ferma les yeux, et tout doucement fit basculer le corps vers elle. Elle déglutit plusieurs fois, et rouvrit ses paupières.
Son regard croisa celui de l’inconnu.
Elle fut prise d’un haut le cœur lorsqu’elle pu contempler la plaie béante qui courait le long de sa joue jusqu’à ce qui restait de son œil gauche. Il était blême et bouffi, ses lèvres aux nuances bleutées entrouvertes comme pour laisser échapper un dernier soupir. Elle ne parvenait pas à détacher son regard de ce qui avait été un homme, et de façon incongrue, elle se mit à songer à ce qu’avait bien pu être sa vie, qui étaient les personnes qu’il avait aimé et qui l’avaient aimé.
Ce faisant, elle souleva délicatement les épaules de son compagnon d'infortune, et parvint à dégager le bras qui pendait désarticulé à son côté. Elle lui croisa cérémonieusement les mains sur la poitrine, et en prise avec son désespoir, elle fit reposer la tête du mort sur ses genoux, avec autant de tendresse que s’il s’agissait de celle de son bienaimé.
« Il n’y a que moi ici pour vous pleurer… » murmura-t-elle entre deux sanglots silencieux. « Pardonnez moi si je ne peux le faire plus dignement … moi qui ne sait pas même comment je me nomme… ».
Elle leva son visage vers le ciel chargé de sombres nuages, et laissa la pluie ruisseler allègrement parmi ses propres larmes. Elle était secouée de tremblements plus violents, car au choc se conjuguait la fatigue, la peur, et cette intarissable pluie, compagnon de ce vent acharné et violent.
Les yeux hagards, le regard perdu, elle s’abîma de nouveau dans la contemplation du visage ravagé de son protégé, et ne remarqua pas les silhouettes bien vivantes qui l’encerclaient en se tenant respectueusement immobiles à quelques pas du couple incongru.
« inconnus et perdus que nous sommes tous les deux… nous voilà avec au moins un point en commun n’est-ce pas ? » dit-elle tout bas d’une bouche amère en s’adressant aux chaires livides qui reposaient auprès d’elle.
Toujours inconsciente des présences qui l’entouraient silencieusement, son visage s’éclaira soudain :
« quelque chose me revient ! … je crois bien que je me souviens… » dit-elle tout haut, la voix brisée par l’émotion face à ce fragile espoir.
Alors tout doucement, elle commença à murmurer une mélodie dont le sens lui échappait. Mais elle ressentit le pardon et les regrets imprégner tout son être, et elle pu s’entendre prononcer et répéter tout bas le doux prénom d’une femme.
Cette mélopée entêtante et envoûtante la réchauffa comme aucune flamme n’aurait jamais su y parvenir. Le vent lui-même sembla faiblir, comme si, attentif, il appréciait la grâce des notes libérées par les lèvres entrouvertes qui s’étiraient timidement en un sourire paisible.
Elle chanta ainsi un long moment pour cet inconnu défunt, son compagnon de prière, se balançant lentement d’avant en arrière, comme pour le bercer à l’aide de ses bras autant qu’avec sa tendre et mélancolique voix.
Lorsque plus aucun son ne parvint à franchir les lèvres de la jeune femme, un chœur de voix douces et chaleureuses s’éleva :
« N’aie crainte nous prendrons soin de toi Aederys, fille de la déesse ailée reine des puissances de la nature, mère de toutes les vies et veuve de toutes les morts …
Puisses tu trouver ta place dans le cycle auprès de nous, nous accompagner et nous guider vers l’ultime périple de nos fugitives existences…
Et au-delà de toutes les souffrances qui te sont destinées, puisses tu porter notre dernier souffle aux êtres qui nous ont aimés…
Exauce notre prière, et donne nous ton douloureux réconfort ... O douce Voix des Morts » Dernière modification par Nyx : 09/09/2006 à 00h54. |