Gilbert Grape (Hallström Lasse, Drame, Américain) : Fiche / Article de la section Cinéma, crée sur le forum Cinéma et télévision (Cine, films et series : Informations et discussions sur le cinéma, les films, les séries tv, sitcom, émissions...)
Genre : drame Durée : 118min (1h58min) Titre original : What's eating Gilbert Grape ? Nationalité du film :américain Date de sortie : 1993
Une très belle analyse/critique :
Spoiler
Citation
Posté par Cadrage.net
L'indigestion de la disparition
Comme THE GRAPES OF WRATH de John Ford [1939], WHAT'S EATING GILBERT GRAPE? de Lasse Hallström [1993) commence et s'achève sur une route désertique du fin fond des Etats-Unis. Il ne s'agit pourtant pas pour le réalisateur suédois Lasse Hallström d'évoquer avec lyrisme l'itinéraire de campagnards déracinés par la Grande Dépression mais de traiter avec sobriété (beaucoup de plans fixes, pas de grande musique orchestrale) de gens emprisonnés dans leur petite ville d'origine. Endora est une ville fantôme où chacun a un rapport plus ou moins étroit avec la nourriture: Gilbert Grape (Johnny Depp) travaille dans une petite épicerie, sa soeur Ellen (Mary Kate Shellhardt) vend des glaces, l'autre plus âgée, Amy (Laura Harrington), était cuisinière à la cantine de l'école, la mère (Darlene Cates) est une des femmes les plus obèses du pays.
Le lien intense qui existe pourtant entre le film de Ford et celui de Hallström est les Etats-Unis, ce monde où l'Homme est à la fois pionnier et prisonnier, sur la route et esclave de la routine. Si WHAT'S EATING GILBERT GRAPE? nous montre, sans le dire vraiment par les dialogues, les difficultés pécuniaires de cette famille, la dépression et le déséquilibre se situent à un niveau beaucoup plus psychologique et même plus physique aussi. La mère est obèse depuis le suicide inatendu de son mari 17 ans plus tôt (elle symbolise aussi la toute puissance de la société de consommation) et son fils, Arnie, joué par Leonardo DiCaprio, est un retardé mental dont la vie ne tient qu'à un fil selon les dires des médecins. Le titre du film, également, aborde un état physique en même temps que psychologique: «que mange Gilbert Grape?» On comprendra que cette question signifie en réalité: «qui est-il?» car il ne se dévoile jamais, ne parle jamais de lui.
Les premières paroles du film sont emblématiques, on y prononce d'entrée les mots «chicken» (poulet) et «corn» (maïs) - clin d'oeil à ce que ne sera pas le film: un divertissement «pop-corn». Arnie finit d'ailleurs par cracher le maïs sur le sol, mécontent du goût. Le film se revendique aussi dès le départ comme le négatif, l'image à l'envers, de GONE WITH THE WIND [1941] - le plus grand film pop-corn jamais réalisé. En effet, la route est ombragée au premier plan par un arbre (à droite), le même type d'arbre sud américain que l'on voit dans le dernier plan de la célèbre fresque où on voyait l'arbre (placé à gauche) avec, au fond, Tara, le vaste domaine dont finit par hériter Scarlett O'Hara. Le film de Hallström est donc l'exact opposé de l'adaptation cinématographique du roman de Margaret Mitchell: un antidote contre le matérialisme et l'importance donnée à la possession (les Grape, eux, brûlent volontairement leur maison à la fin du film). Tara est remplacée ici dans la première scène par deux représentations du mouvement: la route et les caravanes éclatantes au soleil qui passent sur cette même route et que Gilbert et Arnie étaient venus voir.
Apparaît alors une des nombreuses fractures du film. Le plan de route envahie de caravanes lumineuses est coupé par deux images qui disparaissent très vite mais qui sont cruciales. Arnie est filmé, seul et debout, en forte contre-plongée, associé au ciel (à la lumière), et avec le son «in» (il hurle à la vue des caravanes). Gilbert, quant à lui, est filmé assis seul, en forte plongée, associé à l'herbe (à la Terre, à l'obscurité), il ne dit rien, le son est «off». Ce son «off» dépossède Gilbert de toute existence, le rendant fantomatique (il semble absent de l'image, détaché de la joie de son frère) et ce plan est coupé au moment où Gilbert commence à se lever (indiquant subtilement le changement de statut à venir de Gilbert). Cette manière de mettre en scène ces deux protagonistes se poursuivra et évoluera au cours du film: Gilbert va entrer petit à petit dans le monde de la lumière et du ciel, notamment grâce à Becky, «une fille de la route» (interprétée par la lumineuse Juliette Lewis) qui va lui faire apprécier les couchers de soleil et qui va réussir à lui faire avouer ce qu'il ressent. La mère de Gilbert dira d'ailleurs à ce dernier, à la fin, qu'il est devenu «son chevalier en armure éclairante»; «tu éclaires et tu rayonnes» lui affirmera-t-elle après qu'il soit devenu plus humain, plus ouvert aux autres.
Le thème de la lumière est crucial dans WHAT'S EATING GILBERT GRAPE? (notez que le chef opérateur du film est nul autre que Sven Nykvist, à qui l'on doit la lumière de CELEBRITY de Woody Allen [1998], LE LOCATAIRE de Roman Polanski [1976] et PERSONA de Ingmar Bergman [1966]). Ce thème de la lumière se confronte avec le thème du fantôme, outre les références faites par le scénariste Peter Hedges (qui adapte ici son livre) à plusieurs films ancients qui le sillonnent (et le hantent). En particulier, STAZIONE TERMINI de Vittorio De Sica [1953] - qui a aussi pour coeur une thématique sur le mouvement, la déchirure et la disparition. On voit un extrait de ce film à travers le poste de télévision des Grape. Le passage démarre «off» (de manière fantomatique donc) avec la musique de Alessandro Cicognini sur un plan où Gilbert vient de quitter Betty (Mary Steenburgen), une femme mariée avec qui il entretenait une relation illicite. Par cet emploi, en faux contrepoint, le film de Hallström prend un air de vieux film, mais, surtout, il montre à quel point Gilbert n'est jamais «raccord» avec le temps présent: il semble constamment «ailleurs», toujours dans un autre cadre spatio-temporel que les autres protagonistes. Et cela se vérifie dans un grand nombre de scènes, à tel point que sa mère lui dira à un moment: «où est ta tête Gilbert?» (autre figure métaphorique de la disparition).
Cet idée d'«être nulle part» se retrouve pour exemple dans les scènes de restaurant dans lesquelles Gilbert n'écoute toujours qu'à moitié ses deux amis, Tucker (John C. Reilly), futur employé dans un nouveau fast food, et Bobby (Crispin Glover, que l'on a vu aussi dans DEAD MAN de Jim Jarmush), employé de pompes funèbres, qui discutent souvent de cadavres ou de cuisine. Gilbert observe un jour Betty, sa maîtresse, attablée dans le même restaurant; une autre fois, Gilbert regarde Becky dehors avec son vélo pendant que ses amis continuent à parler. Ce procédé de double narration souligne à travers l'outil audiovisuel pure l'ubiquité constante de Gilbert, qui, tel un fantôme, semble être partout, mais jamais réellement «présent», ne participant jamais vraiment aux discussions. Gilbert confessera finalement à Becky: «[Mon père], personne ne savait ce qu'il pensait, il donnait rien. On essayait de jouer avec lui, de le faire rire ou sourire ou de le mettre en colère: rien. Comme s'il était déjà mort.» Et Becky de répondre: «je connaissais un type comme lui», en regardant fixement Gilbert. C'est peut-être à ce moment-là que Gilbert finit par prendre conscience qu'il était comme son père disparu et qu'il lui faudrait changer pour commencer à vivre. Lorsque Gilbert retourne le lendemain chez lui, après avoir disparu durant la nuit, Bobby dira en le voyant: «Il est vivant!». «Vivant» peut-être pour la première fois en effet.
A l'inverse de Gilbert, Arnie est très bruyant (il est souvent associé aux hurlements ou aux sirènes des policiers), il très «vivant» (malgré qu'il puisse selon les médecins «partir à tout moment»), il est agile comme une sauterelle (qu'il collectionne par ailleurs), il dit toujours ce qu'il pense, il est «franc» (comme le dit Becky) et il est affectueux (il serre Becky dans ses bras alors que Gilbert reste fermé à toute démonstration d'affection). Pourtant, Arnie disparaît très souvent physiquement (il se cache sans arrêt perché dans les arbres ou disparaît d'un endroit pour aller grimper en haut du château d'eau d'Endora) mais il est paradoxalement toujours plus présent que Gilbert même si, lui, ne disparaît jamais ou presque. Même quand Gilbert est dans une pièce, il semble aussi absent que Arnie lorsque celui-ci disparaît. Leur présence est diamétralement opposée. Dans les deux cas, il s'agit d'un état proche de la mort, que l'on pourrait nommer la «psyché». Leur façon «d'être», ou de «ne pas être», fait ressortir ce que chacun des membres de cette famille rêve de faire: partir, aller ailleurs pour vivre enfin (et devenir pionniers). Mais la disparition pour eux est traumatisante, inacceptable (le père s'est suicidé et un des frères est parti sans rien dire il y a quelques années). Une scène très parlante à ce sujet est le passage où Gilbert éteint la télévision devant laquelle s'est endormie sa mère, mais cette dernière se réveille lorsqu'elle n'entend plus le son du poste puis se rendort de nouveau lorsque Gilbert rallume la télévision. On peut y lire un discours sur le petit écran et la lobotomie qu'il peut exercer sur les gens, mais on peut surtout voir dans cette scène la peur de la mère face à toute forme de disparition, qu'elle soit visuelle, sonore ou affective.
Cette indigestion face à l'évaporation, ou à l'évanouissement, changera. Les Grape finiront par brûler leur maison dans laquelle vient de décéder leur mère. La dernière scène, qui se situe un an plus tard par rapport au récit initial, montre la même route qui ouvrait le film avec, cette fois, Gilbert, en contre-plongée (avec le ciel derrière lui car il est devenu un être plus libre), entrant dans le cadre, debout, impatient comme Arnie au début du film. La voix off de Gilbert, qu'on a entendu au début du film, revient et explique que les Grape quitte Endora pour vivre ailleurs: «on peut aller où on veut.» Un fondu enchaîné fait brusquement apparaître sur la route les caravanes magiques, immatérielles. A la fin, c'est clairement la vie qui l'emporte même s'il s'agit d'un départ et de caravanes fantomatiques (le fondu enchaîné les fait arriver comme une apparition fantastique). La disparition des Grape mène finalement, et paradoxalement, à leur résurrection. Et dans cette scène, contrairement à l'ouverture du film, personne ne mange (ni ne parle de manger) car la nourriture dans ce film est souvent associée à l'immobilité et à la mort.
La particularité de WHAT'S EATING GILBERT GRAPE? est, en effet, d'avoir montré la nourriture non comme un symbole de vie mais plutôt comme une représentation de la mort. Becky raconte un jour à Gilbert que la mante religieuse femelle dévore le mâle pendant l'accouplement (un écho redoutable à la mère obèse de Gilbert qui semble, du coup, être comparée à cette mante). Dans une des scènes de restaurant, Bobby reproduit la noyade du mari de Betty en prennant une cuillère à café afin de symboliser le corps du mort en pliant la cuillère, puis en la faisant se renverser dans un cendrier qui sert à représenter la piscine dans laquelle l'homme s'est noyé. L'autre moment marquant où la nourriture est associée à la mort est la scène de l'enterrement du mari de Betty. Pendant le sermon du prêtre, arrive un camion Burger Barn, un fast food qui va s'installer à Endora (la dualité de la narration est encore une fois très efficace pour montrer cette ville où personne ne semble jamais à sa place). Inversement, à l'ouverture officielle de Burger Barn, Bobby arrivera sur les lieux avec sa voiture noire des pompes funèbres. Il était question de nourriture dans quasiment toutes les scènes du film sans pour autant que cela se remarque, grâce sans doute à l'effort de sobriété de la mise en scène, refusant souvent une esthétique trop riche ou sophistiquée qui aurait détruit les intentions réalistes du film.
L'interprétation est également superbe de crédibilité: on croit vraiment à toute cette galerie de protagonistes tous très bien dessinés. La petite ville d'Endora acquiert ainsi un véritable réalisme, assez loin des visions «à la Capra» (un peu trop complaisantes et nostalgiques des petites villes américaines). L'humour ici vient souvent de l'absence de fantaisie des protagonistes (exception faite de Arnie) tous attachés malgré eux à cette ville fantôme qui est loin d'être pittoresque: «la décrire, c'est comme danser sans musique», déclare Gilbert au début du film. Lasse Hallström soumet enfin aux États-Unis un portrait vrai d'une de ses petites villes, une sorte de miroir réfléchissant de la médiocrité et l'enfermement, un éloge au mouvement et à l'ouverture. WHAT'S EATING GILBERT GRAPE? marque aussi une décennie où, plus que jamais, les petits films indépendants veulent faire acte de résistance face à l'hégémonie hollywoodienne. Cela dit, le film démontre nettement qu'il ne faut pas forcément non plus se cantonner à vie dans une petite crémerie familiale sans argent mais qu'il faut aussi découvrir d'autres horizons, s'engager vers d'autres routes, vers d'autres lieux et d'autres cieux. WHAT'S EATING GILBERT GRAPE? est très clairement un film «ouvert».
Résumé : Endora, ville (fictive) des Etats-Unis, petite ville sans histoire et sans avenir particulier. Gilbert est l'ainé de la famille Grape depuis le suicide de son père et il y a de cela 7 ans, il travaille donc pour subvenir aux besoins de sa famille (deux jeunes soeurs, un frère arriéré mental et un mère obèse -depuis la mort de son mari-).
Un beau jour, grâce à un coup du sort (et à une panne de voiture) Becky arrive et sympathise avec Gilbert et son jeune frère Arnie.
Avis personnel :
Je ne l'ai pas vu récemment, donc ce n'est plus très frais dans ma tête, mais j'en garde un très beau souvenir malgré tout.
Ce film est un petit bijou, tendre et simple, où tous les détails et toutes les actions des protagonistes ont leur importance.
Pas de romances gratuites et superficielles pour faire pleurer les jeunes filles, nous avons ici affaire à la "vraie vie" et aux vrais sentiments. Donc pas non plus de grandes musiques orchestrales pour intensifier l'action ou les sentiments, les acteurs doivent donner le meilleur d'eux-mêmes pour toucher le spectateur, et ils y arrivent d'une merveilleuse façon.
Je retiens particulièrement Arnie qui m'a vraiment bouleversée... Leonardo Di Caprio est fantastique... On a beau le critiquer et se moquer, c'est quand même un très bon acteur... y a rien à faire, il m'épate toujours...
Johnny Depp est également bien dans son rôle, mais ça on a l'habitude. Même quand le rôle ou le film est nul, il est toujours à fond dans son personnage.
Juliette Lewis est très mignonne dans ce film, elle a l'air d'une jeune fille libre et sûre d'elle.
Un très très beau film qui mérite d'être beaucoup plus connu. Attention préparez vos mouchoirs parce que c'est très émouvant.