| Ombre
| Re : Au nom de la Paix | | Devant le rictus des Caïnites présents à ce qui autrefois était l'Elyseum, Agathe recula, comme foudroyée par la lucidité. Tout ce qu'elle pourrait dire ne servirait évidemment à rien. Ils avaient décidé de tous les détruire, une purge pure et simple.
Leopold était reparti défendre ses terres. Elle sentit qu'elle allait bientôt devoir faire de même et s'en fut vers son domaine sans se retourner. Dans le ciel sans lune s'élevaient déjà les flammes qui allaient consumer les domaines de Lucas et Numéro 8. Celui de Leopold n'était désormais plus qu'un gigantesque brasier dont les lueurs infernales faisaient rougeoyer les nuages accumulés au-dessus de la ville. L'atmosphère était lourde et étouffante et elle se hâta d'arriver à son domaine.
Elle fit rassembler ses plus fidèles serviteurs, car elle n'avait aucune autre armée, et leur ordonna d'une voix claire et décidée de s'équiper de tout ce qu'ils pourraient trouver, pavés, fourches, couteaux de cuisine, rateaux, rouleaux à pâtisserie...et de vendre chèrement leur peau. Ils acquièscèrent en silence, il l'aimaient comme une mère, même avec ses bizarreries et savaient qu'ils allaient mourir pour elle ce soir.
Elle repartit vers le manoir, la consternation ayant fait place à une sombre résignation. La forêt était silencieuse comme une tombe. Pour un peu elle se serait enfoncée dans l'ombre des arbres pour ne jamais en ressortir, mais la pensée de ses amis en train de se faire décimer la retint. Décidément elle s'était trop attachée dans cette ville...
Lorsqu'elle arriva au manoir, elle sentit que les troupes ennemies avaient commencé l'invasion sur ses terres. Au loin on apercevait les premières flammes qui commençaient à ronger l'extrémité de son territoire. Arrivée dans la cour elle aperçut le tas de ferraille qui autrefois avait été la voiture d'Ephraïm.
"Zut j'aurai même pas eu le temps de la lui rendre...enfin ça vaut peut-être mieux..."
Elle eut un léger sourire et entra dans le manoir. Elle trouva Alice occupée au télégraphe en train de taper du morse. Lorsqu'elle la vit arriver elle se leva précipitamment et lui tendit une lettre.
"C'est pour vous Madame, et euh...je dois vous dire que Monsieur Leopold...eh bien...il a été mis à mort..." avec une voix tremblante.
Ainsi donc ils avaient eu le fier Leopold. Le patron était mort, et ce n'était plus qu'une question de temps avant qu'ils les envoient tous brouter les pissenlits par la racine...Pauvre Léopold, il avait toujours été bienveillant avec elle, même si son flegme cachait sans doute des choses...
Elle fit de son mieux pour dissimuler son émotion :
"Tiens moi au courant si tu as du nouveau. Ah et...prépare-toi, la nuit va être rude..."
La jeune fille fit un signe de tête et alla se rasseoir à la table. Agathe prit la lettre et monta dans sa chambre. C'était une missive de l'Amiral.
"Si ce vieux fou croit que je n'ai que ça à faire..." se dit-elle tout haut.
Elle décida tout de même de lui répondre. Après tout, elle avait un peu de temps devant elle avant de se retrouver face à face avec son créateur. Elle se mit donc à écrire :
"Mon cher Amiral,
Je vous écris alors que le navire est en train de sombrer corps et biens. Mais telle tout vrai capitaine qui se respecte..."
Elle fut interrompue par un pavé qui vint briser sa fenêtre et rebondir sur le parquet. Un papier était fixé autour du projectile à l'aide d'un élastique. En le détachant, elle put lire :
"LE BRUJA A EU SON TREPA
A MOR LA GANGREL, POIL AUX AISSELLE
VIVE LE SABA, A MOR LA CAMARILLA"
Elle alla à la fenêtre pour voir quel sombre crétin avait commis ces infâme vers. Le bougre avait évidemment disparu, mais de là ou elle était elle put voir que le domaine de Lucas était maintenant totalement livré aux flammes. Elle se rappela la façon désinvolte dont elle l'avait traité, lui et Histis d'ailleurs...Ils auraient mérité mieux. Tout cela allait bientôt être fini, mais elle aurait voulu pouvoir parler à Lucas encore une fois...
Oubliant la missive à l'Amiral, elle rédigea un mot à la hâte, puis se mit à la recherche de Coyote, son fidèle messager...elle ne mit pas longtemps à le trouver, il était dehors dans la cour en train de ronger le pneu arrière de la voiture d'Ephraïm, totalement inconscient du chaos qui s'apprêtait à leur tomber sur la tête...
"On va tous y passer et toi tu ronges des vieux pneus..." elle le prit dans ses bras avec un sourire et lui attacha le mot au collier, comme au bon vieux temps. Puis elle lui donna un baiser pour la dernière fois et le regarda se faufiler entre les herbes puis dans une faille du vieux mur. Son coeur de vampire se serra à cette vue.
Lorsqu'elle rentra dans le manoir elle trouva Alice l'air décomposé qui finit par lui avouer qu'elle avait appris que Lucas et Numéro 8 étaient morts à leur tour, ainsi qu'un grand nombre de Caïnites totalement étrangers à toute l'affaire, et que l'armée était pratiquement aux portes. Agathe resta pétrifiée sur place sans rien dire, la désolation s'abattant sur elle telle une enclume sur un coyote de dessin animé. Elle était seule désormais. Lucas n'aurait pas son dernier message, tout était perdu...
Le choc de la nouvelle lui fit perdre pied, car il s'était passé trop de choses ces dernières nuits, tandis que le son de l'armée ennemie se rapprochant se mit à résonner de plus en plus fort dans son esprit, jusqu'à devenir un martellement insupportable. Elle avait l'impression d'entendre dans sa tête les pas impitoyables des combattants, les massacres des civils innocents, la rumeur de la forêt mise à feu et à sang, les gémissements des animaux piétinés...Elle se mit les mains sur les oreilles en espérant ne plus rien entendre, mais cela ne servit à rien. Le bourdonnement grandit jusqu'à occuper tout son être. Une colère sourde montait en elle, mais ne trouvait aucun écho, à cause du rituel de Lucas...Il lui sembla pourtant discerner au milieu de ce tintamarre un son de flûte funèbre, et elle sentit dans un ultime accès de lucidité qu'il était pour elle la seule voie pour libérer la colère qui la rongeait à une vitesse terrifiante...une brise froide se leva dans la pièce, et elle appela cette colère de toutes ses forces, et il lui sembla que des chuchotements étouffés lui répondaient...
Des griffes acérées jaillirent de l'extrémité de ses mains et son visage autrefois beau se changea en un faciès animal. Elle se mit à lacérer tout ce qui lui tombait sous la main, et réduisit rapidement à l'état d'épaves le peu de mobilier qui n'était déjà pas fort reluisant. Alors qu'elle avait tout mis en pièces, ses yeux de carnassier qui n'avaient désormais plus rien d'humain aperçurent Alice qui tentait de rejoindre la porte discrètement avant de devenir la proie de la colère de sa maîtresse. Elle l'aggripa par derrière alors qu'elle essayait de s'enfuir et plongea les crocs dans sa nuque en plantant les griffes dans son ventre pour mieux la ramener vers elle. Lorsqu'elle l'eut totalement déchiquetée, elle laissa tomber son cadavre au sol et regarda autour d'elle. Elle pouvait voir par les fenêtres que la propriété était à présent totalement en flammes.
La mort d'Alice l'ayant calmée un tant soit peu, elle reprit forme humaine et baissa les yeux pour se rendre compte de ce qu'elle avait fait. A ses pieds gisait ce qui autrefois avait été sa meilleure amie et qui n'était plus qu'un amas de chairs sanguinolentes. Elle était barbouillée de la tête aux pieds de son sang, et les larmes qui jaillirent soudain de ses yeux à ce spectacle vinrent s'ajouter à tout ce sang répandu en laissant deux longues traînées rougeâtres de chaque côté se son visage.
Elle se couvrit les yeux de ses mains pour ne plus rien voir, prête à défaillir, et c'est ce moment que les troupes ennemies choisirent pour enfoncer la porte. Les imbéciles s'étaient servi d'un bélier alors qu'il leur aurait suffit de tourner la poignée...
Dans l'encadrement de la porte apparut une silhouette de haute stature, qu'elle ne reconnut pas, mais à vrai dire elle n'aurait plus reconnu personne à présent, et qui portait une grande hache à la main. L'ombre se découpait de façon terrifiante sur les flammes qui consumaient le domaine, mais elle ne craignait plus rien désormais.
"Enfin..." Elle avança l'air hébété, un sourire béat sur son visage plein de larmes, et tomba à genoux, offrant sa nuque à l'inconnu.
Ainsi finit Agathe, et tout ce qu'elle avait chéri sombra avec elle. Tout sauf Coyote, qui filait bon train vers le domaine de Lucas. Quelque chose le poussait à forcer l'allure, peut-être le pressentiment, si tant est que les lapins puissent avoir un sixième sens, qu'il s'agissait de l'ultime course pour lui, et qu'il se devait de la mener à bien. Il traversa donc comme une flèche la forêt, pour tomber sur un campement de goules sabbatiques non loin des habitations, occupées à compter leur part de butin.
"Eh regarde moi ça...un lapin blanc supersonique...
-J'te parie que t'es pas foutu de le dégommer d'ici...
-Chiche..."
La goule sortit son revolver et abattit le rongeur en pleine course en un seul coup, la balle atteignant la base du cou fit sauter sa tête à quelques mètres du reste de son corps, et le collier porteur du message se perdit dans les herbes.
Ainsi finit Coyote, valeureux coursier mort pour la cause. Dernière modification par Agathe : 01/06/2004 à 11h26. |