| Ombre
| [prose poétique] le radeau de pensées | | Comme attendu, le fil de mes pensées s’entortille, les boucles se font et se défont. Inlassablement, je me donne ces rondes de l’esprit, chorégraphies connues, agencées, le rythme ? Dépassement. Dépassées, les boucles m’entraînent, loin des rivages habituels, loin des plages de sable blanc, où ma quiétude attend. Mon radeau d’idées peine contre les hautes vagues qui, toujours, se dessinent : l’horizon menace. A peine, entre deux lames, ai-je le temps de retenir les planches qui se disloquent sous ces assauts sans cesse répétés. Ramer, passer le prochain mur. Tout en haut, sentir le tumulte de l’océan, l’infini : la perte de vue (me terrorise, me grise), absence de repère, d’amer. En naufragé, je regarde autour de moi, quelle direction prendre ? Aucun chemin dans ce royaume où chacun est empereur autant qu’esclave. Galère, alors, s’il n’était la solitude ? Ou glorieux esquif d’un fou qui s’était pris pour Dieu ? Aucun des deux… L’errance soit mon guide. Et qu’au moins, si je n’arrive nulle part, qu’au moins l’on ne puisse dire : « il fut de ceux qui baissèrent les bras ».
Ramer ; ramer de toutes ses forces jusqu’à l’épuisement. Mais les sillons que laisse mon radeau sont autant de caresses pour cette eau où nulle trace ne saurait s’effacer. Pas question de céder au désespoir, facilité :
Perdu sur mon radeau, seul devant l’infini,
Comment se battre contre le temps qui m’efface,
Quand mon radeau se brise et mon âme se lasse,
Lutter contre la mer où je me noie, maudit ?
En appeler au destin, voila ce qu’il faut absolument éviter. Sans doute ai-je choisi de prendre cette route. Mais justement je croyais au chemin, là où il n’y a, en fait, que cheminement.
M’étais-je fixé un but lorsque j’embarquai ? Je ne me souviens même plus du quai d’où je pris mon départ ; seulement des messages ramenés par la mer dans des bouteilles de cristal, témoignages de voyageurs précédents. Avoir tous les droits et ne savoir qu’en faire. Abandonner, se taire ? Se couronner et décider ? Le vacarme de la mer est aussi le silence le plus profond. Indétermination ou appel de la précision (et toujours ce « ou » qui ne devrait pas se distinguer du « et »). Voguer sur ces flots, c’est n’en pas faire partie :
L’envie se fit sentir à la vue des calices
Ramenés par la mer ; disponibles approches,
Cartes, plans de voyage et parfois même indices
Pour progresser, enfin, vers l’intouchable roche.
Ingénu s’il en fut, je suivis ces chemins
Balluchon sur le dos, j’embarquai l’air serein
Sur un petit esquif par mes soins fabriqués
D’après les éléments que j’avais récoltés.
Elle ne pardonna pas cet orgueil insouciant,
Et tout autour de moi les vagues assassines
Se rient de mes efforts en chantant dans le vent :
« Que son radeau est laid, que ces planches sont fines !
A-t-il cru nous dompter, nous qui n’avons de Maître
Mouvement qui toujours se dépasse, fait naître
Le même mouvement, l’éternel éternel ?
Brisons les illusions finies de l’homme frêle ! »
Acharnement, lutte des forces en présence,
Se battre, c’est encor sentir son existence.
Que suis-je allé cherché, la paix, la vérité ?
Je suis mon seul obstacle, je ne peux me noyer. |