Je remets juste la nouvelle que j'avais écrite pour le précédent concours pour le sujet du consours c'est
ici :
Selene
Londres, minuit
Accroché, comme un funambule à un fil invisible, aux volutes de la fumerie devenues bourrasques, n’entendant plus les rires tonitruants de mes deux comparses et les flots vrombissants ambiants, je regardais, bouche bée, la fée verte tournoyer et jubiler autour de moi. Refumant encore, prenant le verre de trop, la tête dans un étau, la nausée comme la marée montante et chargée, ma tête s’écroula lourdement sur le petit guéridon en fer forgé.
Puis, plus rien, hormis cette sensation étrange d’être charrié et le murmure d’une inquiétante et rauque mélopée.
Le clapotis de la pluie sur mon corps grelottant, transi de froid, finit par me réveiller. J’étais tombé bien bas, allongé dans le caniveau d’une rue pavée de Londres, adjacente au dernier troquet malfamé où j’avais l’habitude, avec mes deux bourgeois d’amis, d’écumer l’ivresse et la décadence maladive de notre époque. Je tentais, bon gré, mal gré de me relever. Encore sous les effets de mes excès de la nuit, reboutonnant ma redingote trempée et poisseuse, je longeais les murs en titubant et me reposais à chaque porche dans les rues embrumées de Londres. Les cloches de la ville carillonnèrent majestueusement la première heure d’une nouvelle journée, et malgré mon état fébrile, j’étais persuadé que je ne tanguais pas depuis plus d’une bonne dizaine de minutes et qu’il était beaucoup plus tôt que ce que je m’étais imaginé.
Les pas chaloupés de deux chevaux gris argenté, annonciateurs d’une calèche approchante, résonnèrent tout le long de mon trajet sinueux, martelant ma caboche déjà fort éprouvée, pour finir par se fracasser sur ma tempe, aussi répétitives et soudaines que le va et vient des vagues. Quand elle fut à ma distance, les pas ralentirent, je distinguai deux visages familiers, interloqués et livides qui me regardaient, visiblement troublés, avant que leurs imposantes montures reprennent une foulée diligente. Hormis qu’une crise de paranoïa aigue surgissait à son éloignement, la douleur causée par le rythme frénétique de la cadence me fit m’écrouler sur les genoux, la tête entre les mains, une atroce douleur dans la poitrine.
La rue était déserte, au loin, la lune se reflétait, farouche et belle, dans la Tamise. Je relevai la tête, avant de la voir, la douleur s’estompait. Sa beauté m’irradiait, la certitude que je l’aimais m’ôta tous les maux dont mon corps souffrait, l’ivresse avait rechaussé la douceur des illusions. Sa chair laiteuse presque translucide, sa nudité d’ingénue, ses courbes à l’arrondi parfait réanimaient mon corps et mon cœur gelés. Je fus submergé et fortifié par les émotions dont m’imprégnait la candeur de son regard astral.
La mélopée recommença dans ma tête, mais beaucoup plus douce et cristalline, elle s’avança vers moi ou peut être était ce moi qui m’avançais vers elle, et elle m’enveloppa, de ses longs bras noueux, d’un voile virginal. Elle me parlait mais je ne l’entendais pas, hypnotisé par la mélopée, mais elle me paraissait rassurante et tendre. Tout, autour de moi, se remit à tourner, elle aussi, tournoyant, valsant, se voilant par instant, la brume s’épaississait, je fermai les yeux, l’espace d’un instant, me sentant à nouveau pris de nausée avant d’éclabousser avidement le trottoir. Elle avait disparu, la rue était à nouveau plongée dans l’obscurité.
J’éclatais d’un rire éthylique, la tête plombée, me répétant en zigzagant « Tu n’es qu’un pauvre fou, Peter, un peintre saoul, drogué et dément ». Je n’arrivais pas, pourtant, à écarter la magie de l’instant, ni elle, ni le regard fantomatique de mes amis, ni même de chercher à savoir comment j’avais atterri dans le caniveau.
De retour dans ma petite chambre, du dernier étage d’un immeuble vétuste, j’eus l’envie irrépressible, de peindre, halluciné, la déesse de mon fantasme, peut être était elle la muse qui me manquait pour enfin percer. J’étais persuadé que les réponses viendraient d’elles mêmes. Ouvrant la fenêtre, malgré la fraîcheur hivernale, j’invitais la bise et les rayons argentés de la lune à se prélasser dans ma modeste demeure, à s’exhiber sur la toile, profitant qu’elle soit pleine pour m’éclairer de sa douce lueur.
Etrangement, après ce geste anodin, le mal qui me taraudait avait, à nouveau, disparu. Je m’agitais avec passion, appliquant, les couleurs les unes sur les autres, sans fin, afin d’obtenir les nuances mystiques sous la lumière diaphane et lunaire. Ereinté, je m’écroulais sur mon lit étroit, aux premières lueurs du jour, sans prendre le temps de contempler l’hymne dont je voulais l’honorer, ni d’ôter mes frusques poisseuses. Je m’étais senti, comme une proie d’un autre temps, comme un héros homérique sur les flots à l’aube du grandiose ou d’un cataclysme, où les vers des poètes de la Renaissance prenaient un sens différent et j’avais le besoin de l’exprimer, mais aucun mot n’aurait pu le transcrire. Un sot persuadé d’avoir trouvé la panacée de tous ses maux durant un délire psychotique.
Mon sommeil fut agité et lancinant, le trouble causé par son absence, où peut être juste l’effet de la descente. A mon réveil, le crépuscule s’esquissait, je remarquais enfin ma chemise couverte de sang séché avant de me servir un verre de cet alcool aux marbrures verdâtres, je me dirigeais vers la fenêtre pour la contempler à nouveau cachant subtilement le bas de ses courbes derrières un vaporeux voile sombre.
Assis sur mon lit, j’emplissais mes poumons de l’opium dont je n’arrivais plus à me passer, l’escalier grinçait dans le couloir, je tournai la tête vers elle mais rien ne se passa. Doucement, je posais enfin mon regard sur la toile, elle ressemblait à une déesse antique …
M’allongeant sur mon lit, je contemplais mon œuvre : devant les flots se tenait un homme endormi, un poignard dans le cœur, l’horizon confondait la mer et le ciel, l’astre chéri trônait et, près de lui, un char conduit par des chevaux d’argent. Dans le reflet de la lune, marchait paisiblement une jeune femme d’une beauté étrange et fantasque, au teint de porcelaine, elle tenait dans ses mains délicates un voile d’argent qui flottait mollement dans les airs, cachant avec subtilité les arrondies de ma muse. Son regard était figé, amoureusement sur le dormeur, tel un Endymion.
Je commençais à sombrer dans un repos comateux, je ne souhaitais pas me réveiller de ce songe, les rayons argentés dansaient devant le tableau, pour mieux l’illuminer de sa grâce. Ils commencèrent à s’intensifier et s’épaissir, la jeune femme cachée, par cette intangible brume ne paraissait plus, quand, soudain, je la vis à nouveau, sortir de la texture et prendre vie. Elle avançait vers moi, murmurant l’inquiétante complainte, elle me prit la main, m’embrassa et nous sortîmes tous les deux par la fenêtre, pour voler, serrés dans son voile, vers la fumerie d’antan.
Arrivés là, les habitués, attablés ou allongés, riaient à gorge déployée, sans prêter une quelconque attention à moi, ni à ma radieuse cavalière. Je me vis en compagnie de mes compères en train de trinquer, ce fût une sensation désagréable et intrigante, celle de se voir en face à face, dédoublé, sans que mon autre se soucie de ma présence. Pendant ma réflexion, un bruit tonitruant métallique me fit sursauter. Je vis mon double, avachi, puis transporté cahin-caha, sur les épaules de mes deux mécènes, vers la sortie. J’invitais mon onirique compagne à me suivre, je voulais savoir où ces deux freluquets me conduisaient. Nous remontâmes doucement la pente, et comme je me l’imaginais, arrivâmes là où je m’étais réveillé.
Ils toquèrent à la porte et nous rentrions à leur suite, mon corps inerte fut tendu à un homme en toge grise, dont le visage était masqué d’une lourde capuche, il le fixa sur son dos. De nombreux entrelacements, cousus au fil d’argent, ornés la toge, il s’en alla, par une porte dérobée, tellement rapidement que je ne pus songer à le suivre. Mes amis enfilèrent, tandis qu’ils nous ignoraient avec arrogance, une toge similaire, remontant la capuche avant de se remettre en chemin. Ils déambulèrent dans un long et étroit corridor d’où l’on entendait le murmure rauque d’une psalmodie, l’ambiance y était quasi liturgique. J’assistais à cette cérémonie, médusé, ce petit cercle d’occultes personnages réunit devant un autel de pierre sculptée, avec, au fond une gigantesque statue qui présidait l’assemblée.
Me tournant pour parler à ma douce amie, je m’aperçus qu’elle avait disparu. Le chant s’intensifia, guttural et inquiétant, à présent, je remarquai un homme échoué et inconscient sur l’autel. La certitude se détacha lentement, en vain, je cherchais à l’effacer mais l’identité de cet homme m’apparaissait d’elle-même, c’était moi.
Après les premiers usages du rite, un homme se distingua du croissant, il s’avança lentement vers l’autel auréolé par la lumière astrale qui descendait, solennelle, à travers l’énorme percée du toit, une dague gravée et richement ornée à la main. Une fois dans l’âtre illuminé, il brandit la dague au dessus du jeune homme, le chant s’éleva crescendo et puissant, avant qu’il l’enfonce dans le cœur de l’endormi en offrande. Je sursautai d’effroi.
Ma muse réapparut à cet instant, elle dansait d’un pas léger, paisible, autour de l’assemblée, sa ronde l’entraîna au cœur de la scène, elle se gorgea des gouttelettes d’eau et d’argent qui ruisselaient sur le jeune éphèbe. J’aurais été jaloux, je crois, si il avait été un autre que moi ou si la consternation ne me troublait pas déjà. Elle ôta avec délicatesse la lame trempée qu’elle posa sur l’autel, elle embrassa le jeune homme, couronné de sa lumière, puis s’évapora avec retenue dans ce rideau de bruine constellée.
Je me sentais terriblement las, quand, je regardais une dernière fois ma muse, ma déesse, mon tableau. Mes muscles endoloris et le froid me tiraillaient, j’aspirais une dernière bouffée d’opium avant de fermer les yeux en pensant, avec tristesse et sarcasme, à la folie ou à la mort.