Eric se réveilla lentement. Il avait mal partout, et ne se souvenait pas avoir jamais aussi mal dormi. Il tendit la main en quête de l'interrupteur de sa lampe de chevet... fouetta l'air... De toute évidence, déduisit son cerveau embrumé après quelques secondes de réflexions, celui-ci était absent.
"Grmblgneu ?", émit il plus ou moins en commentaire de celà.
Comme en réponse, quelque chose bougea dans la pièce remplie d'ombres. Un fin index se posa sur un interrupteur et l'actionna. Un cliquetis. Une lumière jaunâtre de lampe électrique envahit la pièce, poussant Eric à fermer les yeux en émettant de nouveaux râles inarticulés de protestations...
"Nous sommes le dix-neuf novembre deux mille dix-huit, il est neuf heures trente-quatre, ta position actuelle est mon illustre taudis, et j'irais même pousser la précision jusqu'à ajouter que tu as piquée ma chambre. Tu es ici sur un coup de tête de ma part qui t'as valu d'échapper au tragique massacre de ta famille par intoxication au monoxyde de carbone suite au tragique dysfonctionnement de la chaudière. Condoléances"
Jamais réveil d'Eric n'avait été ponctué d'un bulletin d'information aussi précis. Les mots prononcés par la douce voix féminine étaient parfaitement articulés, le style précis et concis, et il n'eût manqué qu'un peu d'émotion pour que la forme fût absolument parfaite. Mais de toutes façons c'était le fond qui posait problème...
Aussi, tout en tentant avec d'extrêmes difficultés d'ouvrir un oeil, Eric demanda-t'il :
-"Vouspouvezrépéterladeuxièmepartie ?"
Un silence, le temps que son interlocutrice sépare mentalement l'amas de syllabes inarticulées. Puis survint la réponse, sur un ton légèrement las :
-"Je pense que tu as très bien entendu...
-Si j'ai bien entendu ce que vous avez dit", dit Eric en faisant d'énormes efforts d'articulations, "alors y'a quelquechosequicloche
-Quoi, je te prie ?", lui fut-il répondu sur un ton un rien agaçé.
-"Ben...", dit Eric, après quoi il fit une pause le temps de retrouver le fil de son raisonnement, puis reprit : "...qui vous êtes pour que vos coups de tête aient une telle influence ?
-Je crois que tu m'appelerais instinctivement la Mort".
Là, pour le coup, Eric parvint à se forcer à ouvrir les yeux. C'était vraiment trop énorme comme réponse pour ne pas être vérifié.
Il fixa un moment son interlocutrice... Puis il éclata de rire avant de dire entre deux crises de fou rire :
-"Alors ça c'est la meilleure que j'aie jamais entendue depuis un moment !
-Nous n'avons pas le même point de vue concernant l'humour" lui fut-il répondu sur un ton glacial. Vraiment glacial. Le genre impossible à produire pour un être humain, fût-il de sexe féminin.
Il y eut comme un silence...
-"Vous êtes vraiment... ?
-Oui.
-Donc ma famille, tout ça... ?
-Oui.
-Et c'est à vous que je dois d'être encore en vie ?
-Oui."
Il y eût un autre silence. Eric se redressa de façon à se retrouver assis sur le matelas posé à terre, position bien plus commode et présentant bien moins de risques de torticolis pour observer la jeune femme assise en face de lui.
A la limite, en cherchant bien, elle était vraiment très belle, mais à part ça elle n'avait vraiment extérieurement rien de surnaturel...
-"Je ne comprends pas...", commença Eric.
-"J'ai comme l'impression que c'est une habitude...", marmonna la jeune femme.
-"Pourquoi me sauver, moi, et laisser les autres crever ?"
Il y eût de nouveau un blanc dans la conversation, pendant lequel la Mort le regarda avec un regard d'étonnement et d'amusement mêlé, comme si Eric venait de prononcer sa première phrase un minimum intelligente depuis son réveil.
Puis la jeune femme lui fit un sourire ayant quelque chose de légèrement carnassier.
-"Que sais-tu de moi ? Ou du moins que t'en as-t'on dit ?"
-Euh... D'abord que z'étiez un squelette... rapport à votre âge...
-Mauvaise métaphore : un tas de poussière eût mieux convenu... et c'eût été difficile pour lui de faire mon boulot je pense !
-Que vous aviez un sens du devoir particulièrement développé...
-Envers qui ou quoi ? Je suis mon propre maître !
-Euh... que z'étiez assez inémotive...
-INEMOTIVE, MOI ????", hurla l'autre, outrée. "J'EN CONNAIS QUE J'AURAIS DÛ LAISSER CREVER DE LA PESTE !!!".
En ce moment précis, alors qu'il essayait de se tasser dans un coin de la pièce suffisamment pour disparaître, Eric se disait que sa survie n'était en fin de compte peut-être pas forcément une bonne nouvelle. Le voyant ainsi, la jeune femme cessa brutalement de fulminer quelque chose à propos de bombe atomique pour éclater de rire devant son ridicule. Curieusement, Eric ne fut pas particulièrement rassuré par ce changement d'humeur et se tassa encore un peu plus dans son coin, passablement terrorisé.
-"Quoi... quoi d'autre ?", lui lança la jeune femme, parvenant à reprendre un minimum de sérieux.
-"Euh... ben... que z'aviez tout un attirail avec vous : une cape, une faux, tout ça..."
Cette parole donna lieux à un nouvel éclat de rire...
-"Mais pourquoi je me promènerais habillée pour un carnaval ? Une faux, non mais franchement... Et en plus les capes c'est horrible, tu te prends les pieds dedans de façon pas possible j'te raconte pas...
-Ouais bon... Et pis bien sûr on m'a dit aussi que c'était vous qui faisiez que les gens meurent.
-Tout dépend de ta définition de ce qu'est mourir. Mon rôle se résume au fait de faire cesser toute pensée chez les gens..."
Elle alla éteindre la lumière, puis se dirigea vers la fenêtre et en ouvrit les volets. Sur le rebord, put constater Eric qui se tortillait pour voir ce qui se passait sans avoir à faire l'effort de se lever, se trouvait un petit sac transparent rempli de graines diverses.
La jeune femme ouvrit le sac, en prit une poignée, et tendit le bras par la fenêtre. Et alors, un miracle vous m'en croirez si vous avez déjà essayé, un oiseau vient se percher dans sa main et grignoter le grain. Doucement, de sa main libre, elle lissa machinalement les plumes du volatile, que celà ne gênait pas outre mesure, étant donné qu'à vrai dire il faisait comme si la jeune femme n'existait pas...
"Démonstration !", dit-elle. Et au moment où s'éteignait la dernière syllabe, l'oiseau s'écroula de façon théâtrale sur le sol et y resta, ne faisant plus le moindre mouvement.
"Vois-tu", reprit-elle, "son coeur, en l'occurence, bat encore. Son fonctionnement est totalement automatisé, et il ne s'arrêtera que quand il n'aura plus l'apport en énergie nécessaire à ses battements. L'oxygène par exemple. Car la respiration, elle, est quoi qu'inconsciemment contrôlée"
Eric regarda avec une expression horrifiée la jeune femme, qui lui souriait en lui faisant son cours de bio.
-"Vous... Vous...", dit-il sans parvenir à prononcer la suite tellement il tremblait.
-"Il était franchement coriace...", continua la Mort comme si de rien n'était, "C'est souvent le cas avec ceux qui meurent avant l'heure..."
Chez Eric, après une épique joute intérieure, la curiosité l'emporta sur l'horreur...
-"Coriace ?
-Ah... Tu ne sais pas ça... Bon, écoute. C'est un impératif pour se maintenir en vie de manger, t'es d'accord ?
-Euh... ouais", dit Eric, qui voyait pas trop où elle voulait en venir.
-"Mais ça n'empêche pas de viellir, non ?
-Dans le cas contraire ça se saurait je pense...
-Alors essaie d'imaginer que moi je ne viellis pas parce que je... mange... des vies
-Mais c'est atroce !
-Boarf, on survit comme on peut...
-Mais... Mais vous n'avez pas honte ? Ces pauvres êtres vivants que vous tuez pour votre survie personnelle !"
Un regard chargé de dédain suivit cette remarque, avant que la jeune femme ne dise d'un ton tout aussi dédaigneux :
-"Ose seulement me prétendre que tu te fais cette réflexion à chaque repas !
-Euuuh............
-Pigé ?
-Oui... D'accord...
-Bah c'est pas trop tôt !!!"
Un silence. Eric se demandait que rétorquer à ça, avant de trouver la réponse magique...
-"N'empêche, je constate qu'avec tout votre laïus, vous avez magnifiquement échappé à ma question...
-Laquelle ?
-Pourquoi me sauver ?"
La jeune femme lui fit un sourire des plus adorables. Ce qui était chez elle, d'une façon générale, très mauvais signe.
-"Tu n'es pas très prévoyant si tu ne fais pas de réserves de nourriture !
-Non...", dit Eric d'une voix blanche, avec un regard assez horrifié vers la jeune femme. Qui éclata de rire.
-"Fais pas cette tête-là ! Ptêt que je voulais quelqu'un à mes côtés d'assez bête pour me rappeler ma fabuleuse intelligence !
-Bonjour la modestie", rétorqua Eric, assez vexé de s'être encore fait avoir.
-"C'est quoi ça ?", lui fut-il répondu avec un sourire.
-"C'est bien ce qu'il me semblait."
La jeune femme, en réponse, ricana.
Eric prit alors un moment pour se livrer à l'acte profondément inutile d'examiner sa situation : il était, sans autre ressource que son pyjama, face à une nana folle ET dangereuse susceptible de le tuer instantanément, qui aurait dû le faire et pouvait à n'importe quel moment décider de réparer cet "oubli", du moins pour ce qu'il en savait, puisque les motivations animant une jeune femme aussi tordue étaient assez obscures et pouvaient bien relever réellement du coup de tête...
-"Et maintenant ?", demanda-t'il.
En se prenant une fois de plus une dose massive du regard "spécial débile profond" de la jeune femme, il compris qu'un sarcasme allait lui arriver incessamment dans la tronche. La jeune femme, de fait, prit une expression et un ton d'enfant de 3 ans pour dire :
-"Eh ben heu moi le matin je me lave, je sais pas pour toi... Y doit rester un peu d'eau chaude dans le ballon je pense mais je suis pas sûre...
-Grmbl...", marmonna un Eric constatant qu'il s'était encore fait torpiller à la réplique assassine par la jeune fille, qui semblait une spécialiste en la matière.
Il tenta une fois encore de la battre à ce petit jeu :
-"Et je suis censé mettre quoi je te prie, mademoiselle ? Un de tes soutifs ?"
Ses réflexes assez développés par une certaine expérience sportive lui permirent d'attrapper la valise avant de se la prendre dans la tronche.
-"Tu devrais trouver ton bonheur là-dedans je pense...", dit la jeune femme,"... j'ai récupéré ça dans une de tes armoires..."
Elle marqua une petite pause avant de dire :
-"Mademoiselle, hein ? Ca doit bien être la première fois qu'on m'appelle comme ça tiens !", à la suite de quoi elle repartit dans une de ses crises de fou rire.
Eric aurait pourtant dû tirer du folklore cette conaissance : fût-il question de fringues et de salle de bain, la Mort avait le dernier mot. Toujours.
Après un concert de hurlements en provenance de ladite salle ("HAAAAAAAA ! ELLE EST CONGELEEEEE !!!!!"), il était environ dix heures et quart lorsqu'Eric sortit de la pièce. L'appartement était désert. Une petite note l'attendait sur la table de la cuisine : "Suis partie entamer mon petit déjeuner en bas. Je reviens tout de suite. Tu hurles très bien."
Alors qu'Eric, ignorant le gros sarcasme à la fin, cherchait à comprendre le début ("Si il y a un self-service au rez-de-chaussée, à quoi rime la présence de cette cuisine ?"), il entendit un hurlement par la fenêtre, qui s'estompa rapidement. S'y précipitant, il vit en contrebas un homme sur le trottoir, passablement morcelé. Nul doute sur le fait qu'il s'était jeté par une fenêtre d'un étage assez élevé.
Cette vision était déjà assez éprouvante, et l'était aussi la compréhension soudaine du début du message pour Eric. Celà fit trop. Il ajouta donc quelques centilitres de vomi à la dépouille du malheureus, et revint dans la cuisine entreprendre de mettre la table du petit déjeuner en soupirant quand il se se sentit un peu mieux.
Celà ne prit pas longtemps avant que la jeune femme ne surgisse de l'escalier en sautant les dernières marches, les yeux brillants, le sourire aux lèvres : rien de tel qu'un suicidaire qui se laisse bouffer sans rechigner pour bien commencer la journée ! Elle entra dans son appart, vit Eric qui la regardait avec un air horrifié et vaguement dégoûté, et cette vision lui fit lâcher un éclat de rire par comique de situation.
Il était bête et obtus à un degré impressionnant ce garçon, mais tellement drôle ! Elle ne regrettait décidément pas l'impulsion qui l'avait poussée à le sauver !
La Mort, voyez-vous, malgré ses grands talents pour les grands airs théâtraux, se montrait parfois assez jeune d'esprit...
-"Rebonjour, mon pt'it gars ! T'as fini par te rappeler le mode d'emploi d'une chemise ?"
Se demandant quelle espèce de divinité ou de force naturelle totalement irresponsable pouvait déleguer un rôle aussi important à une folle pareille, Eric marmonna quelque chose qui se révéla par hasard à l'exact équilibre entre le oui et le non.
-"T'aurais pu au moins mettre le café à chauffer !", lâcha la jeune femme avec un air faussement outré, "Maintenant on va devoir être deux à attendre là où t'aurais pu être tout seul !"
-"Egoïste !", lâcha Eric, amusé, rentrant dans son jeu un peu malgré lui.
-"Parfaitement ! Il est où le problème ?"
Suivit un silence lourd de réflextions intellectuelles de haut niveau des deux bords, qui fut brisé par la Mort :
-"Tu me passes le beurre ? C'est toi le plus proche du frigo, et en plus j'ai la flemme de me lever...
-Oh là ! Mais il faudrait pour celà que moi je me bouge ! Ce serait horrible !
-C'est toi qui parlais d'égoïsme tout à l'heure ?
-Parfaitement !", répliqua Eric en savourant son pompage de réplique, "Il est où le problème ?"
C'est au travers de tels échanges de politesses et de gags de haut niveau que se déroula le reste du petit déjeuner... Puis, après ce retour en enfance culinaire terminé par un concours de tartine beurrée (à qui en avalera le plus...), revint un rien de sérieux propice à de longues disp... discussions.
-"T'as quand même pas l'air d'avoir un emploi du temps très chargé !", commença Eric.
-"Comment ça ?
-Eh bien... Je pensais que la Mort passait 24h/24 à s'occuper des gens qui meurent, tout ça...
-Ce serait le cas si il n'y avait qu'une seule Mort... Et elle devrait courir fichtrement rapidement de lieu en lieu vu le nombre de morts dans le monde par jour !
-Tu es en train de me dire que vous êtes plusieurs ?
-C'est celà même...
-Mais c'est atroce ! Ca... ca fait boucherie coopérative !
-Boarf ! Question d'habitude...
-Et... vous vous ressemblez toutes ?"
La jeune femme lui lança un regard glacial
-"C'est sympa de me dire que j'ai l'air d'un produit fabriqué à la chaîne !
-C'est pas ce que je voulais dire...
-Admettons.", dit la jeune femme d'un ton faussement solennel. "Tu es pardonné pour cette fois, mais ne t'avise point de recommencer de si tôt sinon tu seras châtié du plus terrible des châtiments !
-Je jure de l'éviter sur mon honneur !", répondit Eric sur le même ton, avant de reprendre normalement : "Mais j'voulais dire... Vous avez tous le même genre de caractère, la même vision de votre boulot, tout ça...
-Nan. J'ai déjà eu l'occasion de croiser un de mes collègues, qui s'appelait Xavier. Lui son truc c'était de déguster les vies morceau par morceau, tout doucement. Techniquement, ça met les gens dans le coma.
-Argh.
-Tu vois que tu n'es pas à plaindre avec l'insuportable créature que je suis !", dit la jeune femme d'un ton faussement outré.
Un ange passa... Puis un autre...
-"Xavier... Vous portez des noms ?"
La réponse fut un regard assez dédaigneux qu'Eric commençait à trouver désagréablement habituel.
-"Bon, d'accord, c'était stupide... Euh... C'est quoi le tien sans être indiscret ?
-Je te le dirais si tu veux bien me filer le tien. J'ai pas eu trop le temps de me renseigner sur toi au moment où je t'ai sorti de chez toi, le temps pressait un peu...
-J'm'appelle Eric.
-Moi c'est Emilie."
Eric tint bon un petit moment, mais ne put finalement se retenir d'éclater de rire.
-QUOI ?", lâcha la jeune femme d'un ton excédé, "Qu'est-ce qu'il a mon nom ?
-Rien c'est que heu... C'est pas très mystique tout ça...
-Dis-moi tout de suite que j'ai un prénom ridicule !
-Parfaitement ! Et je m'en gausse !"
Emilie lui jeta un regard furibard, marmonna d'un ton menaçant : "Je t'aurais prévenu !". Puis elle se leva et se précipita dans sa chambre.
Eric, se demandant ce qu'elle fichait, alla jeter un oeil. L'oeil eut le temps d'entrevoir l'éclair blanc juste avant impact avec sa tête.
Un polochon. Un gros oreiller si vous préférez. Quand elle s'y mettait, Emilie était VRAIMENT gamine...
"J'ai peut-être un nom ridicule", dit-elle, "mais sois sûr que t'as pas l'air fin non plus avec ton oreiller en travers de la tronche !".
Eric ne trouva rien à y répondre, tandis qu'elle lui gloussait à la tronche. Et c'était inévitable.
La Mort avait TOUJOURS le dernier mot.
Cependant, il n'était pas dit qu'Eric, qui ignorait cette règle relativement immuable et sacrée, se rendrait sans combattre !
Il attrappa donc une extrêmité de l'ignoble traversin qui avait servi à comettre l'offense, et se jeta sur elle en traître, avant qu'elle ait eu le temps de se remettre de sa crise de fou rire, pour pouvoir lui en coller un bon coup sur la tronche pendant qu'elle était sans défense. En réaction, avec une exclamation outrée, elle attrappa l'autre oreiller qu'elle avait à proximité, et c'est ainsi que commença une de ces scènes étranges que l'on croise parfois, à la gloire du haut degré d'absurdité de l'univers, sous la forme en l'occurence d'une bataille de polochon, à 10h du mat, entre Mort et humain...
L'épique combat dura des heures, tant était grande la ténacité des deux protagonistes, qui croisèrent avec ténacité et ruse l'oreiller, chacun tentant régulièrement quelque fourberie comme l'aveuglant assaut du drap (et échouant avec ridicule), prenant tour à tour l'avantage, lorsque survint finalement l'éclatante victoire du protagoniste le plus fort, la fatigue, qui poussa à une cessassion des hostilités d'un commun accord, juste avant que les personnages s'écroulent à peu près simultanément à terre.
Essayez de vous figurer quelle beauté peut avoir le silence après les bruits et cris du combat effréné... Essayez d'imaginer le plaisir auditif qu'il y a à sentir ses tympans se décrisper, ses dents se désserrer... La précision avec laquelle on entend le moindre son de respiration... La splendeur du silence est vraiment une chose proche de l'infini...
Et en l'occurence, l'ignoble assassinat de ce pur instant de calme fut perpétré par une certaine Emilie qui venait de reprendre à peu près son souffle...
-"Bon combat...
-Merci !", souffla Eric.
Lentement, il essaya de soulever un bras... Oooh que c'était fatiguant...
-"...mais laisse-moi te dire que tu as des techniques absolument traîtres !
-Eh, oh, c'est toi qui me dit ça ? Toi qui essaye de me faire des croche-pattes ?
-Et toi qui essaye de m'acculer dans un coin alors ?"
Un petit instant de silence, pendant lequel chacun appréciait mentalement le degré de perversité de l'autre. Puis Eric dit, très doucement :
"-Emilie...
-Oui ?
-Merci...
-De quoi ?
-De m'avoir sauvé la vie, de me garder chez toi... de tout !
-Oh... ce n'était rien..."
Si elle rayonnait un peu moins du bonheur qu'il lui dise ça, on aurait presque pu le croire...
Puis elle fit une grimace...
-"Désolée de casser l'ambiance... Mais y'a un massacre qui se prépare au sixième et j'ai super faim..."
Alors qu'elle se levait et sortait, Eric se dit "je m'y habituerai jamais...".
Et quand les premiers hurlements des enfants égorgés au couteau de cuisine se firent entendre, il essaya de se boucher les oreilles...
Emilie resta un moment sur les lieux du carnage...
Le moins qu'on puisse dire, c'était que l'autre psychopathe n'avait pas fait du travail très propre. Il était brusquement entré en hurlant par la porte que l'on avait oublié de fermer et avait massacré la famille de six personnes qui vivait là. Sans parler de ce qu'il avait fait aux animaux.
"Quelle bizarrerie logique que l'âme humaine...", se disait Emilie en sortant et descendant l'escalier, méditant sur le fait que les Morts ne soient peut-être après tout que des humains mutants...
Elle réfléchit très exactement dix-sept secondes encore à celà. Puis elle changea de sujet de réflexion. Pour prendre celui du corps sanguinolent d'Eric et de Xavier à ses côtés, penché sur lui.
Elle hoqueta, un rien choquée.
Xavier se tourna vers elle.
-"Oh, tiens, salut Emilie ! Ca fait un bout qu'on s'est pas vu !"
Puis il nota l'expression sur son visage...
-"Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?"
Mais Emilie ne disait rien. Emilie reconnaissait l'état d'Eric, celui dans lequel elle venait de voir six personnes. Emilie reconstituait la scène dans sa tête : le type du dessus qui descendait l'escalier, avisait la porte qu'elle avait laissée ouverte, s'engouffrait dans l'appartement...
ELLE AURAIT DÛ LE PREVOIR !!!
Oui mais l'aura du meurtre d'Eric était tellement faible dans sa perception de l'avenir face à celle du massacre qu'elle ne l'avait même pas vue...
Oh...
Xavier, à qui il manquait quelques éléments, comprit un peu de travers...
-"Oh merde ca va t'en faire du nettoyage pour ta piaule ! Bon bah au moins, t'auras une consolation : je t'en ai laissé un peu..."
La vérité était qu'il s'en était laissé un peu, mais il sentait au fond de lui qu'il n'avait pas intérêt à dire ça.
Emilie se rendit compte qu'effectivement il en avait laissé un peu... Un petit éclat de vie qui hurlait encore de douleur dans cette charpie...
Fumier...
-"Dégage.
-Quoi ?
-Dégage de chez moi. Tout de suite."
Avisant le degré de froideur des paroles d'Emilie, Xavier ne préféra pas insister et s'éloigna, en se demandant toujours ce qu'elle avait...
Emilie, doucement, éteignit l'étincelle de vie qui subsistait encore dans le corps d'Eric.
Elle resta un moment, à son côté, observant la charpie désormais totalement inerte qui restait du type qu'elle avait sauvé d'une mort douce dans son sommeil en le condamnant ainsi à d'atroces souffrances. Elle se dégoûtait.
-"Pardon, Eric..."
Ces deux mots prononcés, elle attrappa le fil qui la reliait à la vie, et, en émettant un dernier sanglot, le coupa.
FIN