Eh bien voilà, je vais poster autant de nouvelles que je peux...j'en ai quelques-uns à mon actifs déjà, mais je ne les mettrai pas toutes, car certaines sont trop différentes par rapport à mon style actuel. Celle-ci date de plus d'un an quand même, mais je l'adore

PS : La chanson évoquée est "Eclater un type des Assedic"...
Les yeux noirs
Adrien sortit du bâtiment et claqua la porte. L’humeur maussade, il se mit à marcher sous le pluie battante en fredonnant pour lui-même une chanson d’Akhenaton. Ses pas le menèrent jusqu’au Café de la Paix.
Machinalement, il s’assit à une table dehors, et resta là, appuyé sur un coude. Il se rendit à peine compte qu’au bout de dix minutes, personne n’était venu le servir, les trombes d’eau qui se déversaient dans la rue n’incitant personne à mettre le nez dehors. Finalement, ça lui était égal, il préférait de loin rester tout seul à ruminer sa fureur.
Un quart d’heure plus tard, Adrien finit par se rendre compte qu’en fait il s’ennuyait ferme. Il saisit son sac, et en sortit un petit carnet vert et un stylo. En regardant un peu plus attentivement autour de lui, il compris que le vide de la rue qui paraissait plongée dans le gris l’inspirait ; il reflétait parfaitement son humeur du jour.
Le petit carnet vert étaient rempli de petits dessins basiques qui ne semblaient pas plus améliorés à la dernière page qu’à la première. Adrien se cala sur une page blanche du carnet, et entreprit de trouver le meilleur angle pour son dessin. La première rue était trop sombre, la seconde trop large, mais la troisième était parfaite.
Étroite, propre, déserte, brumeuse, la rue pavée luisait sous la pluie battante. Adrien resta là immobile, bêtement assis en train de la contempler, pendant au moins deux minutes ; un sonore coup de klaxon un peu plus loin le ramena à la réalité. Adrien baissa les yeux sur son carnet et vit avec horreur que celui-ci était trempé. Emporté par sa colère, il n’avait même pas pris la peine de sortir le parapluie soigneusement rangé dans son sac.
Adrien saisit le sac posé sur la table d’un geste brusque, l’ouvrit et sortit un petit parapluie noir replié. Il entreprit de le déplier mais ne parvenait pas à dénicher le système - jusqu’à ce qu’il l’actionne accidentellement et se pince le doigt. Fou furieux, il jeta le parapluie contre le mur le plus proche et débita un flot d’injures ininterrompu contre celui-ci, la ville, le banquier, le prix de l’essence, la pollution, les publicités intempestives.
Au bout de cinq minutes, son vocabulaire commença à s’effilocher, il avait tout cité. La gorge en feu, il partit s’abriter sous le petit toit d’un café, fermé à cette heure-ci. Par chance, celui-ci se trouvait juste à côté cette belle rue si mystérieuse, et l’angle de vue était encore meilleur.
Adrien se frotta les mains. Il ouvrit à nouveau son sac, mais poussa un grognement exaspéré en constatant qu’il n’avait plus de papier dans son sac – le bloc était en train de faire trempette dans le caniveau. Agacé, il saisit son agenda, et arracha la feuille 7/8 mai, dont un côté était noirci de rendez-vous, pense-bêtes et recommandations diverses. Peu importait. Le problème était que la feuille n’était pas blanche. Qu’à cela ne tienne, marmonna-t-il pour lui-même, il prit son tube de Blanco correcteur, le coupa en deux et le vida sur la feuille.
Au bout de cinq minutes, Adrien attrapa son stylo au fond de sa poche – qui bien entendu avait coulé et taché tout le fond – et s’apprêta à attaquer son croquis. Le cœur battant, il approcha le Bic de la surface de vélin peinturluré. Deux secondes. Une seconde. Ça y était.
Enfin, il était lancé. Plus rien ne l’arrêterait désormais. Pas même la tache de Blanco sur sa veste toute neuve. Pour la première fois, il dessinait sans penser à rien d’autre, ne prenant pas garde à ce qui se passait autour, toute pensée disparue, ne laissant plus qu’un désir brûlant de continuer ce dessin sans jamais l’achever, le peaufiner toujours plus sans arriver à la perfection pour autant… Adrien s’arrêta un instant, éloigna la feuille de ses yeux et contempla son esquisse. C’était la première fois qu’il était satisfait d’un dessin qu’il faisait. Pour un peu il l’aurait pris pour un photo, à deux mètres de distance.
Brûlant de poursuivre, il se remit à l’œuvre. Puis, il commença à imaginer le lieu différemment ; il commença à esquisser un arbre au coin de la rue, et voyant que l’effet n’était pas mal du tout, il continua. Puis une fontaine commença à voir le jour, juste sous l’arbre…
A nouveau, Adrien contempla son œuvre de loin, mais cette fois, il constata que quelque chose n’allait pas. Il ne parvint tout d’abord pas à trouver la source de ce qui le gênait, juste qu’à ce qu’il comprenne que l’on pouvait distinguer, au milieu des formes et des ombres, une vague forme de croix. Cela ne convenait pas à Adrien, car cette forme évoquait pour lui une tombe, donnant du même coup un caractère macabre à son dessin, chose qui ne correspondait pas du tout à son idée de départ.
Cela posait problème, car il fallait changer de place certains éléments, et toute l’esquisse allait s’en trouver bouleversée.
Cherchant une solution, Adrien se mit à faire les cent pas, mais ne prit pas garde de rester abrité. D’un coup, deux grosses gouttes de pluie s’écrasèrent sur la feuille.
Quand il baissa les yeux, Adrien faillit s’étouffer d’horreur. Là, sur l’image si belle, deux taches humides dissolvaient le coup de crayon si fin…Lui qui s’était tellement appliqué…
Mais au moment où il allait laisser déborder sa fureur, il se rendit compte que les gouttes qui étaient tombés en plein sur les deux arbres avaient fait couler le dessin, et le résultat ressemblait à quelque chose d’autre…
Des yeux. Des yeux noirs. C’était exactement ça. Tout à coup, Adrien se rendit compte que la pluie avait en un instant donné vie à ce misérable bout de papier couvert de correcteur et de graphite.
Il plongea son regard dans les yeux noirs. Ils semblaient réellement vivant. On pouvait y voir toute une vie à l’intérieur. Une note légèrement brillante leur donnait un petit aspect triste, très léger. Une note larmoyante par-dessus un océan sans fond. Si l’infini existait, c’était bien là. Une telle profondeur que l’on finissait par s’y noyait à voir tout ce qu’il y avait à voir…A tomber dans un ciel d’encre sans fond, et atterrir parmi les petites étoiles…
En vérité, ils étaient si noirs que l’on aurait presque pu se voir dedans. C’était aussi un miroir, le seul moyen autre que le point d’eau de savoir ce que les autres voyaient face à eux…
Les yeux sont le miroir de l’âme.
Oui, cette fois, ce n’était plus lui-même qu’Adrien contemplait à l’intérieur de ce regard, mais ce regard lui-même. Oui, la pluie lui avait vraiment donné vie au sens propre du terme.
La pluie commençait à s’estomper à présent. Les gouttes qui battaient le pavé se faisaient moins grosse, le bruit de l’averse semblait baisser le volume. Adrien se risqua au-dehors. La pluie avait fini de tomber…Une dernière goutte, toute petite, vint s’écraser sur la feuille, et fit baver le dessin un peu plus encore. Adrien se remit en route pour chez lui, sans quitter la feuille des yeux.
Cette fois, cela avait donné aux yeux un reflet bleuté. On aurait dit une île au milieu d’un océan d’un bleu magnifique, image du ciel au-dessus. Un beau temps, très beau même. Le beau temps engendre la bonne humeur…Oui, à présent les yeux semblaient plus joyeux, rieurs même. On aurait presque pu dire…
BAM !
- Hé, vous pouvez pas faire gaffe !
- ‘vous avais pas vu, désolé.
Adrien repris sa route, sans même prêter garde au regard noir du type qui ne semblait pas digérer de s’être fait bousculer…et pila net. Le passant avait un regard noir au sens propre du terme. Étrange, la coïncidence. Une étonnante ressemblance avec le dessin.
Tout cela était pour le moins intrigant. A la recherche d’autre détails, le nez collé à sa feuille, Adrien continua sa route. Jusqu’au feu, mais son attention n’étant pas concentrée sur son chemin, il ne prit pas garde de vérifier si la voie était libre. Elle ne l’était pas. Malgré le coup de klaxon, il ne réagit pas assez vite.
Deux jours plus tard, une silhouette traversa la rue pour se rendre à la presse d’à côté. La personne remarqua alors un morceau de papier qui traînait par terre. Il le saisit, et le reconnut : c’était le dessin que tenait le type qui l’avait bousculé dans la rue, deux jours plus tôt. Il ne voyait pas ce qu’il y avait de particulier. L’esquisse d’une rue sous la pluie, avec deux taches diluées en plein milieu, indiquant que la pluie était tombée dessus.
- Tcheu…marmonna-t-il avant de le laisser retomber par terre. Crever pour un gribouillage…si c’est pas malheureux.