| Harpie
| [Nouvelle] J'aimerais bien... | | Et hop, troisième texte ! Celui-là a été écrit début juin. Non, je n'étais pas dépressive à ce moment-là...c'est simplement que j'ai écris ça en écoutant une chanson des Elles, qui raconte une histoire assez ressemblante. Ceux qui connaissent reconnaîtront (mais comme c'est très, très, très peu connu...)
J'aimerais bien...
Où suis-je ? Au milieu de nulle part, j’en ai bien l’impression.
Du blanc, du blanc. Tout autour de moi, du blanc seulement. A gauche, à droite, au-dessus, et sous moi-même. Tout est d’un blanc pur et immaculé. Mais ce néant semble presque angélique. Après tout, le néant devrait être noir, non ? Que s’est-il passé, qu’est-ce que je fais là ? Je devrais être dans cette petite salle froide et retirée, assise sur ma chaise, , en train de réfléchir à ce que j’ai fais. Mais qu’ai-je fais, au juste ?
Qu’ai-je fais pour arriver là ?
Suis-je en plein rêve ?
Je dois faire un effort pour me souvenir…
Des sensations, des bribes de sons et d’impressions me reviennent petit à petit, mais j’ai du mal à les retenir. J’ai l’impression de filtrer l’eau de mes doigts écartés.
Ça y est ! Je me souviens !
J’étais assise, et je m’étais retournée pour voir quelqu’un derrière moi. Je devais lui demander quelque chose.
Mais quoi ?
A ce moment là, je me suis faite pincer par une certaine personne, plus grande que moi. Plus autoritaire aussi. Je me souviens seulement m’être fait scotcher la bouche, et être restée comme ça, aussi capable de formuler quelque chose que l’aurait été une carpe. Il eût été simple de retirer ce stupide plastique transparent et collant. Mais pourquoi ? Je ne sais pas, je ne sais plus…
Il semblerait que je n’avais pas le droit de parler. Je ne sais pas si je savais pourquoi au moment où cela s’est produit, mais en tout cas, en cet instant, je serais bien incapable de l’expliquer.
Pourquoi n’avais-je pas le droit de parler ? Etions-nous dans une société où la communication était mal vue ?
A moins que la femme devant moi, qui continuait à parler, n’ait pas apprécié ce que j’ai dit. Ou peut-être pensait-elle que je ne l’écoutais pas ?
C’était à moitié vrai. Je ne l’écoutais pas, mais je n’avais pas besoin de formuler une requête à une camarade pour cela…une image me revient. Une salle éclairée, et une vingtaine d’enfants.
Il y a simplement une forme, au centre que je n’arrive pas à définir…elle est de profil. Le dessin de sa silhouette suit la courbe de son nez jusqu'à ses lèvres…et paraît plutôt familière…
J’y suis ! C’est moi ! Voilà pourquoi je n’arrive pas à me voir ; je suis moi-même.
C’est ma bouche que j’ai reconnue. Tout simplement parce que c’est la seule chose que j’aime, chez moi. Une assez grande bouche, plutôt rouge. Je me souviens, déjà toute petite, on me disait qu’elle me donnait un petit air gentillet et un brin naïf tout à fait charmant.
Je connaissais par cœur le profil de cette bouche, car à mes heures perdues, lorsque je passais mes soirées seule dans mon grand appartement glacial, il m’arrivait souvent de m’asseoir par terre, dans la salle de bain, face au grand miroir. Je me mettais de profil, je prenais une autre glace, et là, immobile, j’admirais la partie inférieure de mon visage, parfois durant des heures sans bouger.
Des secondes entrecoupées me reviennent peu à peu. Je me souviens un peu mieux, à présent.
Furieuse de voir la seule chose aimée de moi injustement froissée et contrainte au silence, j’ai arraché cette maudite bande adhésive. Une furtive image s’impose ensuite à mes yeux : le gros derrière de la femme à la voix soporifique disparaît. Je me rends compte qu’elle s’est retournée. Avoir d’avoir réalisé, une main rugueuse vient râper rudement ma joue d’une claque. Ma tête part sur le côté sous le choc. Elle répéta l’opération. Je me suis retrouvée à nouveau avec une fonction humaine en moins. Mais quelle importance ? A cet instant précis, je me suis rendue compte de ce que je t’étais, de ce que cette pauvre vieille conne face à moi était. De ce que cet endroit était aussi, et de ce que tous ces gosses de mon âge étaient eux aussi.
Nous étions un tas d’êtres humains confinés dans un tas de pierre.
Rien de plus simple.
Mais mon esprit a vu plus loin encore.
Nous étions des organismes humains en fonctionnement, au milieu de poussière agglomérée.
Alors…quelle importance finalement ?
Oui, quelle était l’importance de mes actes ? Qu’est-ce qui m’empêchait, après tout, de me lever de ma chaise ?
D’arracher à nouveau ce scotch qui abîmait l’unique cadeau que Dieu m’avait fait ?
De repousser brutalement ma table par terre ?
De jeter mes quelques affaires par-dessus ?
De traverser la salle d’un pas assuré ?
A cet instant, mes perceptions basculèrent de l’autre côté. J’avais l’impression d’évoluer dans une bulle. D’un coup, le secret du monde m’était révélé.
J’étais le centre du monde ! Et tout ces gens, autour de moi, faisaient partie du décor. Si ce monde était fait sur mesure pour moi, qu’est-ce qui m’empêchait de faire absolument tout ce que je voulais ?
Une sensation me brûle encore l’épaule, à l’heure qu’il est. Une main brutale au contact de laquelle j’étais familiarisée me tirant brutalement. L’autre saisissant mes cheveux. Les plus longs que l’on eût l’occasion de voir, me disait-on souvent.
Ma mère n’avait guère le temps de me les couper, je le savais. J’avais de la chance si je la voyais une fois tous les deux jours. Elle rentrait tard le soir et partait tôt le matin.
Aujourd’hui, je me rends compte que je n’ai jamais su quel était son métier.
A force, ma vie n’était devenue qu’une morne routine inutile. J’espérais voir mes cheveux devenir si longs qu’ils pourraient descendre jusqu’au bas de ce vieil immeuble, depuis la fenêtre. Ainsi…
Ainsi, le splendide jeune homme censé venir me délivrer de cette si triste vie pourrait monter jusqu’à moi en s’y aggripant.
J’avais lu cette histoire dans un conte, un jour. J’y ai cru longtemps. Lorsque la vérité a fini par s’imposer à mes yeux, j’ai tout de même continué à les laisser tels quels. En partie pour ne pas me l’avouer, et en partie parce que je me disais que ça pouvait toujours servir.
A cet instant-là, je m’étais rendue compte qu’effectivement, un esprit m’avait dit de les garder longs au cas où. Sauf que ce maudit diablotin déguisé avait omis de préciser que l’évènement ne serait pas à mon avantage.
Je me souviens vaguement m’être faite à moitié traîner à travers les couloirs miteux au carrelage glacé. Cette vieille harpie me tiraillait affreusement la chevelure, sans le moindre ménagement. Je ne savais pas où elle me traînait. Malgré cette sensation de ne plus sentir ses cheveux, mon esprit était ailleurs. Dans le vide. Il s’attarda un instant sur la classe que je venais de quitter. Personne pour la surveiller. Ah, si ! Ce pauvre petit à lunette. Le plus petit de la classe, le favori de la maîtresse, évidemment. Toujours au premier rang, jamais puni, jamais en train de bavarder, toujours d’excellentes notes. Je me suis toujours demandée comment celui-ci faisait pour survivre. Il avait, dès son arrivée, été destiné au rôle de tête de Turc. J’étais certaine qu’il avait été nommé pour se mettre devant le tableau et noter le nom des chahuteurs dessus. Mon œil ! Les noms de la classe entière auraient sans doute dû être écrits trente fois. Mais ce petit n’avait pas les moyens de se défendre face aux fournitures scolaires qui volaient dans sa direction. Sans doute la maîtresse le trouvera-t-elle dans la corbeille à papier en entrant…elle punira alors la classe entière, qui se vengera sur le petit, et ainsi de suite.
Je crois qu’à sa place, je me serais déjà jetée par la fenêtre du cinquième.
Au milieu de toutes ces pensées, je m’étais faite traîner je ne sais plus où par la grosse bonne femme. Je me souviens de quelques éclats de voix. Sans doute m’avait-elle traînée devant des gens susceptibles de pousser une gueulante supplémentaire contre moi. Quelle importance.
Toujours est-il que j’ai fini par atterrir toute seule dans une salle glaciale.
Je me souviens seulement avoir entendu la porte claquer derrière. Puis plus rien. Plus un bruit.
L’avantage, c’était que je pouvais réfléchir, parler et bouger à ma guise dans ces conditions. La vieille frustrée ne pouvait plus me voir.
Mais cette salle, j’ai bien vite compris de quoi il s’agissait. J’en avais déjà entendu parler. Et les récits que l’on rapportait faisaient froid dans le dos.
Je m’étais mise à tourner la tête, d’un côté et de l’autre, observant mon environnement. C’était une salle totalement vide. Les murs étaient affreusement humides, recouverts d’un vieux papier gris moisi qui de tapisserie n’avait que le titre, et le sol était sale, presque noir par endroit. Le ménage n’avait pas l’air d’avoir été fait dans cette salle, depuis le jour où elle avait été construite.
Tout ce qui la meublait, cette immense chambre froide, c’était la chaise en bois terne et le bureau allant avec, au centre. Une plume et une feuille de papier étaient posées dessus.
Et c’était tout.
Je me suis assise sur la chaise. Mon visage n’exprimait rien : je ne ressentais rien. Seulement un profond ennui. Je me demandais combien de temps j’allais rester enfermée là, et qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire durant tout ce temps-là.
J’ai compris, au bout d’un moment, que rien n’était fixé quand à la durée de cet enfermement. Cela, je m’en suis rendu compte quand j’ai compris que la lumière déclinait, à l’autre bout de la petite lucarne.
J’ai tenté de voir si je pouvais m’échapper par là.
La réponse fut non. Derrière cette fenêtre, je n’arrivais pas à distinguer ce qu’il y avait, mais cette vue me fit une bizarre impression, sans que je sache pourquoi. Je suis descendu de la chaise, je me suis rassise dessus.
Je comprenais à présent ce que cette salle avait d’affreux.
On ne nous obligeait pas à écrire des lignes, à réciter quoi que ce soit. On n’avait pas à s’agenouiller sur une règle en fer avec des traités de morales portés à bout de bras. Personne pour nous crier dessus.
Le pouvoir vicieux de cet endroit, c’était l’ennui. J’allais rester enfermée dans ce lieu sans la moindre distraction, des heures durant, sans savoir ce qui se passe au-dehors. Il y avait de quoi devenir fou.
Quand j’ai réalisé ça, je me suis retrouvée plus abattue que je ne l’aurais cru. Je me suis assise sur la chaise en réfléchissant à un moyen de faire passer le temps.
J’ai alors eu l’idée d’ouvrir le bureau. Peut-être les malchanceux qui étaient passés ici avant moi avaient-ils laissé quelque chose susceptible de me secourir un minimum…
J’ai ouvert, et aperçut un gros volume. Je n’ai jamais tellement aimé lire, mais là si cela pouvait me permettre de m’ennuyer un peu moins…
J’ai vite été détrompée, cependant : c’était un traité de morale, celui-là même d’où venaient ces stupides phrases dont je n’arrivais pas à saisir le sens que l’institutrice nous forçait à écrire dans notre cahier tous les jours.
Je l’ai quand même feuilleté. Quel ennui ! Je comprenais à présent l’utilité de la feuille et de la plume : on ne pouvait que recopier ces stupides proverbes pour faire passer le temps.
Ce que je n’ai pas fait. Il n’était pas question de satisfaire ces imbéciles en faisant précisément ce qu’ils attendaient. J’espérais tout de même qu’ils me feraient sortir avant que ma mère ne rentre.
Ça aurait été la première fois qu’elle serait rentrée dans une maison vide. Je dors déjà, habituellement, quand elle rentre…je me demande ce qu’elle aurait dit. Elle aurait sans doute crié. Elle aurait sans doute râlé, en disant qu’elle se saignait pour me payer l’école et que tout ce que moi je trouvais de mieux à faire c’était de me débrouiller pour me retrouver en colle jusqu’au soir.
Et quand bien même, si je rentrais avant elle, qu’est-ce qui m’attendait, dans cet appart où je ne me sentais pas plus chez moi qu’ici ? Une solitude habituelle, trois bout de carottes en guise de dîner.
Finalement, qu’est-ce que ce lieu avait de pire que chez moi ?
J’aurais préféré être dans mon appartement, mais c’était dans la logique du moins pire.
Ah, quelle triste vie, m’étais-je dit…
J’ai mis ma main dans ma poche dans un geste inconscient, et j’ai alors senti quelque chose de dur sous mes doigts. J’ai tiré de ma poche une paire de ciseaux. Voilà ce que j’avais demandé à ma voisine ! C’était l’origine de ma situation présente !
Les ciseaux avaient des bouts particulièrement pointus.
Je les ai contemplés longtemps, très longtemps. Je réfléchissais. Je songeais que si c’était eux qui m’avaient mis dans ce pétrin, c’était à eux de me tirer de là…
***
Je ne me souviens plus exactement de ce qui s’est passé. J’ai sombré dans le néant, je ne sais plus comment, et je me suis retrouvée là où je suis à présent, avec du blanc partout autour de moi.
Je regarde autour de moi, il n’y a toujours rien. Je baisse les yeux, et voit une longue cicatrice à l’intérieur de mon poignet. Je me rends alors comptes que j’ai le bras en sang. Mais ça ne saigne plus. Je ne me souviens plus de ce qui s’est passé, mais tout ce que je sais, c’est que je ne regrette rien. Je ne sais pas pourquoi, mais une sensation de bien-être que je ne me souviens pas avoir connu avant m’envahit petit à petit. Et soudain j’aperçois une lueur, devant moi. Elle semble loin, très loin, mais une envie irrépressible d’aller la rejoindre me prend. Mes jambes se mettent en mouvement ; je marche dans le vide. C’est amusant. Je n’ai jamais su si j’avais le vertige. La réponse, apparemment, est non. Mais peut-être que même les personnes qui l’ont en temps normal ne l’ont pas ici. Ça me paraît évident. Personne ne peut être plus heureux qu’ici. Ma vie qui me paraissait grise et terne m’apparaît soudain rose, colorée, pleine de joie. Celle qui m’appelle, là-bas. Je me mets à marcher de plus en plus vite. Puis à courir. J’ai l’impression de courir au milieu des nuages. Je m’attends presque à voir apparaître un ange, à mes côtés…La lueur semble grossir. Sans même m’en rendre compte, je me retrouve dans un tunnel coloré. Je continue à courir, des pensées positives envahissent mon esprit. Je le sens, l’éternelle allégresse me guette, et va finir par éclater à tout moment. La lueur est de plus en plus grosse. Bientôt, elle envahit tout l’espace du tunnel. Je suis toute proche, à présent ! J’ai l’impression d’être à deux pas du soleil. Le dernier pas à franchir…
Je me jette au milieu de la lueur, je ne vois plus qu’elle, et à présent je fais partie d’elle. Je ne sais pas où je vais atterrir, mais peu m’importe, ce sera heureux. Le bonheur éclate pour atteindre finalement la Joie Suprême. Celle qu’on ne connaît sans doute qu’ici.
Je me sens tomber dans une longue chute heureuse, une délicieuse chaleur m’enveloppe. Je ferme les yeux pour mieux la sentir. Je savoure le tout et me laisse aller toute entière cet incroyable bien-être.
Mais soudain, la lueur autour de moi se transforme en obscurité. Un froid glacial m’envahit. C’est le même que d’habitude, mais après cette douce chaleur, le choc est véritablement brutal.
Disparut, l’impression de bonheur. J’ai l’impression de me réimmerger dans ma véritable vie…
J’ouvre les yeux.
***
Aujourd’hui, cet accident est loin derrière moi. Il s’est produit il y a un an. En un an, rien n’a changé. Mes relations avec ma mère n’ont pas changé. Je le vois aussi que d’habitude. Les maîtres, pas contre, me saquent constamment. La grosse bonne femme que j’avais au moment de l’incident s’est faite secouer car on l’a tenue en partie responsable de l’incident. J’ai été secourue d’urgence. On m’a rappelée de force dans ce monde maudit, alors que je ne leur demandais rien, bien au contraire.
Depuis, je ne suis pas retournée dans cette salle. Je me fais toujours punir, un peu trop souvent d’ailleurs, mais toujours sous la surveillance d’un vieux sadique qui me fait recopier des lignes des heures durant. J’ai le poignet passablement usé.
Depuis mon réveil, la seule trace qui reste, à part le souvenir gravé à jamais dans mon esprit de cet unique moment de bonheur, est la longue cicatrice blanche sur mon avant-bras. J’ai un peu de mal, parfois à utiliser cette main-là.
Souvent, je la contemple, en songeant à ce qui serait arrivé si je n’avais pas ouvert les yeux.
Une seule pensée meuble mon esprit, depuis ce jour.
J’aimerais bien avoir des ciseaux avec des bouts pointus, j’aimerais bien, j’aimerais bien… Dernière modification par Zolena : 26/09/2007 à 15h31. |